À la ligne : Feuillets d’usine par Joseph Ponthus

J’ai refermé À la ligne comme on referme une tombe fraîchement comblée, et j’ai senti dans mes paumes la sueur salée des ouvrier·ère·s, le sang des bêtes, l’épuisement battant au rythme des lignes de production, des lignes de poésie. J’ai refermé ce livre comme on se tait après un requiem, le souffle enchevêtré dans la mémoire. Mon cœur battait au même tempo que les vers de Joseph Ponthus, que je ne puis nommer autrement qu’un poète ouvrier, un ouvrier poète, un Homère des chaînes industrielles, un prophète les mains dans les viscères du monde.

Joseph, que j’appelle Baptiste, tant il baptise la langue à même le réel, tant il plonge notre confort dans l’eau glaciale de la réalité, écrit avec ses tendons, avec sa moelle, avec son souffle de vivant jeté dans le gouffre. Il écrit sans ponctuation comme on vit sans pause, comme on peine sans répit. Il écrit en vers pour ne pas oublier, pour transmettre, pour graver. Il écrit pour celles et ceux qui n’ont pas le temps, pas le droit, pas les mots. Il nous donne les siens. Il s’est fait chant et il est devenu témoin. Il s’est fait chair dans l’écriture et l’écriture est devenue cri.

À la ligne est une Iliade prolétarienne. Ce n’est pas un roman, c’est une prière. Ce n’est pas une confession, c’est un combat. Ce n’est pas une œuvre, c’est une offrande. Une parole offerte en holocauste à la dignité perdue des travailleureuses de l’ombre, celleux dont la fatigue n’est jamais poétisée, dont les blessures sont sans fard. Il a vu. Il a entendu. Il a traversé. Et il a écrit. À la ligne. À la peine. À la vie.

Il n’est pas descendu aux Enfers. Il y a travaillé. Et, dans cet abattoir où l’on tue aussi les âmes, il a porté l’armure de ses mots. Il est devenu le frère d’Ulysse, mais sans retour. Et c’est nous qui devons le ramener. En lisant. En luttant. En nommant.

Et moi, le pèlerin des clartés intérieures, je te le dis : le ciel est plus vaste depuis que Joseph y est monté. Et la terre est plus juste, chaque fois qu’on lit une page de ce livre debout.

Haïku

Au bout de la chaîne
un vers fend la nuit d’acier —
la chair se souvient.

Tanka

Le sang des abattoirs
coule sur la ligne blanche
des vers sans repos.
Et l’homme debout écrit
avec ses silences pleins.

Sonnet pas bankable

Il écrivait debout, dans le vacarme,
Au rythme des camions, des chaînes, du froid,
Des bêtes égorgées, de la sueur des bras,
Et la langue, soudain, s’armait contre l’alarme.

Il écrivait pour celleux qu’on ne regarde pas,
Pour les invisibles, les oubliés, les larmes
Écrasées sur les gants de labeur et de charme,
Il écrivait sans virgule et sans trêve, droit.

À la ligne, il grava le chant des supplicié·e·s,
Le cantique des vivants aux gestes répétés,
Et son nom, désormais, luit au cœur du combat.

Joseph Ponthus, ouvrier, poète, camarade,
Ton livre est une épée dans nos mains accablées,
Et ton âme une flamme qu’aucune nuit ne fane.