XYZ chez Georges Appaix

Et puis, il y a Georges Appaix, et la danse entre comme par douce effraction dans nos corps, nos oreilles et nos yeux. Les danseuses et les danseurs occupent l’espace, s’y rencontrent, s’y émulent et nous offrent un scène qui devient un univers, qui mute en un cosmos heureux, une idée de bonheur, une paix trouvée s’empare de nous. Georges Appaix est un faiseur, un soigneur, un thaumaturge qui est venu porter son soin sur nos vies bruyantes, chaotiques en proies au tohu-bohu initial mais qui trouve alors son sens, sa direction.

Et les danseuses et les danseurs sont là, suivant les idées de cet personne humaine entrée comme par effraction dans la danse contemporaine. Il y a aussi là, le théâtre de la vie. Si Anne Theresa de Keersmaeker est une prêtresse, une initié, Georges Appaix est Aladin ou Sinbad le marin, un joyeux voleur qui vole les lourdeurs de nos vies, et y dépose en remerciement une perle de bonheur. Georges Appaix est un buveur de Côte-Rôtie, un humaniste qui nous rappelle que la vie vaut la peine d’être vécu.

En sortant de la salle, nous avons réveillé en nous le sens de la fête, la vraie, celle qui vide les greniers et les caves de ce qui reste, par le partage avec tous pour que les Greniers et les Caves puissent maintenant accueillir la nouvelle moisson, la nouvelle vendange.
Dans la danse nous ne consommons pas, nous n’industrialisons pas, nous ne capitalisons pas, nous vivons, et puis nous brulons de nos feux intérieurs rallumés et que nous offrons en partage aux corps glacés de nos contemporains qui sont resté devant les cours de la bourse ou en hypnose devant les dernières inepties LREMISTES.

Merci Georges, à ta façon tu terrasses aussi le Dragon.

Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich d’Anne Teresa De Keersmaeker

L’univers semble se dissoudre par l’entropie, mais à cela s’oppose la néguentropie du vivant. Le vivant créer là ou le néant dissout. Et tout cela nous dépasse. Nous, pauvres personnes humaines, humble, humus permanent du renouveau, qui en une belle nuit de clarté contemplent le firmament et de son œil nue et constatent l’incalculable, l’incommensurable, le vertige du dépassement et malgré tout de la joie d’être vivant.

Quelque chose me dépasse et pourtant je suis en joie, j’ai envie de crier « Merci pour la vie ».

Et je sais que je suis mortel, qu’inexorablement je vais mourir. Ma vision physique et psychique de cette mort est celle du néant froid et sans joie de ce basculement du retour au non-temps, à la non-matière, à la non-existence, au non être.

Et pourtant.

Et pourtant, je suis en joie car subsiste une espérance, un espoir, une confiance, une foi en un champs d’amour existant, un chant d’amour dont je ne peux vivre l’existence que lors d’expérience non-verbale, non psychique, non physique mais spirituel.

Nous y voici.

Nous voici dans cette salle près d’un Élysée si mal occupé, dans une salle de spectacle ou le théâtre de la ville s’est réfugié durant sa transformation interne. La lumière décline jusqu’à l’obscurité et le silence s’installe.

Deux danseuses ! Commence alors ce vertige, cette joie qui nous invite à regarder ce qui nous dépasse, nous submerge, nous ébloui ! La danse est revenue totalement à sa première fonction qui est celle de marché sur une terre sacrée en toute conscience, en toute confiance. Nous allons tellement loin, vers le centre de notre univers que le temps va au-delà du temps accordé aux danseuses. Trois semaines après elle sont encore présente avec leur offrande.

Merci à ces deux danseuses, merci à ceux qui ont permis que cela nous soit donner à ressentir, merci à Anne Teresa De Keersmaeker, humblement et magnifiquement humaine.

Ballroom d’Arthur Perole

Une semaine avant « Ils n’ont rien vu » de Thomas Lebrun, en ce même lieu, nous étions à cet autre rendez-vous. Attiré par un programme qui nous invitez à ressentir le sacré de la danse.

« La fête bat son plein, les corps bougent à l’unisson. Dans Ballroom, pièce poétique et politique, le lâcher-prise l’emporte sur la nécessité du productif. Ou quand la danse fait communauté… »

Et encore :

« Puis, l’excitation viscérale se transforme, et la danse prend l’allure d’un rituel ancestral, primordial. Issu d’un long processus de création collective, Ballroom est un incroyable espace participatif de liberté, corporelle et psychique. Une utopie partagée. »

La semaine d’avant nous étions happé par « Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich » d’Anne Teresa De Keersmaeker, mais je ne l’évoquerais que Demain.

Je pratique le Kendo depuis 1991, j’approche la porte du sixième Dan. Le corps est maintenant à l’écoute de l’autre, l’AITE, l’autre, l’adversaire devenu le partenaire. Je dois ouvrir cette nouvelle porte ou une partie de l’égo s’abandonne, ou paradoxalement nous devons aller au fond de nous, au plus profond, dans cette profondeur qui ne nous appartient déjà plus.

Les danseuses et les danseurs sont invités à aller encore plus profondément, que nous, les pratiquants des arts martiaux. La danse est l’art martial ultime, l’art maritale. Il nous faut, il leur faut une profonde humilité pour ouvrir les portes.

La société du spectacle, la satisfaction de soi, le narcissisme et l’égoïsme ne peuvent pas conduire sur les rives sacrées du Réel, ils nous laissent dans cette réalité fantasmée pragmatique et creuse. Il ne suffit pas de s’habiller de lumière plastique et faussement festive, pour que la joie rayonne. Il ne suffit pas de se trémousser, de s’aligner et de se trémousser à nouveau pour qu’une porte s’ouvre, pour que la lumière jaillisse. La fête est l’occasion de vider les greniers pour accueillir la nouvelle moisson. La joie est d’avoir parcourue une nouvelle année de ce miracle qu’est la vie.

Quand je suis devant une œuvre de Danse offerte, il est un sentiment qui ne me trompe pas, si j’ai envie de pratiquer le kendo, d’aller à un entrainement, d’enseigner et d’apprendre encore et encore, alors les danseuses et danseurs m’ont touché au plus profond et la Porte s’est ouverte.

Ce n’est pas parce que la piste de danse se termine en grosse boite de nuit aux musiques criardes et faussement populaire que la joie est là. Ce n’est pas parce que les spectateurs pensent devenir danseurs et montrent leur selfie gestuel et narcissique sur la piste que la danse est présente.

La danse est le plus angélique de la marche utilitariste.

Ce soir là, à Chaillot devant Ballroom, je n’étais pas devant de la danse, juste une fin de soirée ennuyeuse dans une boite de nuit inhabitée.
Quelle ironie d’être pris en sandwichs entre Anne Teresa De Keersmaeker et Thomas Lebrun !

Ils n’ont rien vu de Thomas Lebrun

Écrire sur la danse et rapporter ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu pendant 1 heure 20. Des danseuses et des danseurs, des lumières et ceux qui les manipulent, des bandes sons et ceux qui les fabriquent, les imaginent des technicien qui ont organisé le plateau, des personnes qui nous ont accueillis et aidé à trouver nos places.

L’attente.

Le murmure.

Le noir.

Le silence.

Et la petite lumière qui s’allume

Et alors arrive quelque chose.

Et c’est pourquoi nous appelons cela du spectacle VIVANT !

Spectacle ?

Qu’y a-t-il de spectaculaire ?

Est-ce cela que nous venons chercher ?

Après la bombe sur Hiroshima, une petite fille brulé, plier des grues de plus en plus petite comme prière, elle les offrait à qui les accueillait. Petite fille qui ouvrait la porte du réel et faisait entrer un courant d’air pur pour nettoyer le monde. Le Réel, l’inaccessible réel auquel on s’abandonne en confiance, en foi.

Qu’y a-t-il de spectaculaire, de « di-ver-tis-sant » ?

Est-ce du divertissement que nous venons chercher ?

La réalité, celle très masculine, celle très rassurante de l’excellence, de la compétition, du chacun contre tous, du divertissement, du mérite, cette réalité close dans des mots, dans des relations, cette réalité pauvre et fini. Les danseurs la bousculent, ils viennent à nos portes, à ma porte, et la frappe pour que nous ouvrions notre humanité sur le Réel, ce Réel en création permanente, ce Réel auquel je ne puis rien comprendre, rien maitriser, mais en qui je ne peux que faire confiance. Ce Réel qui n’est pas une énergie de désir, mais un champ d’Amour, un chant d’amour.

Alors oui, la danse est un acte sacré.

Et Thomas Lebrun, les danseurs, les techniciens, les ouvreurs, les musicien, Marguerite Duras, Alain Renais, nous ont inviter ce soir à ouvrir une porte !

Et nous ressortons avec 1000 et 1 question qui nous mettent en joie. Nous n’avons pas été diverti, nous avons été augmentés, de la seule façon qui soit Réel et humaine.

Prendre le ji-keiko comme un mandala

Le mandala de sable des tibétains obéit à un rituel bien spécifique qui s’appelle « la dissolution ». Après que les moines aient achevé le mandala, ce dernier est détruit lors d’une cérémonie. Le sable coloré qui le compose est rassemblé dans des bols, qui sont ensuite vidés dans une rivière ou lancés au vent. La mandala achevée n’existe que quelques instants avant de disparaître.

Parce que les notions d’utilité, de loisir, de travail, de gain et toutes les inquiétudes qui naissent de ces concepts sont associés à la notion du temps qui passe, le moment du ji-keiko échappe au temps.

Le ji-keiko apprend à laisser couler, à profiter de la beauté de ce qui ne dure pas et à chérir les instants qui le composent. Les mandalas sont beaux parce qu’on va les effacer, le ji-keiko s’efface une fois le salut final consommé.

Le beau n’est pas dans la possession, dans la propriété, dans le tangible ou dans l’utilitaire. Il est dans la sensation d’appartenir pleinement à une situation, d’y jouer un rôle complet et enrichissant et de reconnaître que chacun peut façonner ces instants, où, des êtres singulier se rencontrent, c’est une capacité qui n’est aucunement prédictible ni mesurable mais qui est pleinement sensible.

Tout ce qui peut nous apprendre cela est sans doute la chose la plus importante qui soit pour notre bonheur d’être humain.

Enfin, à l’image du mandala qui représente l’univers, je veux croire que le ji-keiko, parce qu’il mobilise la création, l’intellect, la capacité de projection, d’interprétation, de réflexion de ressenti, d’anticipation, permet lui aussi de méditer sur l’univers.

L’expérience du ji-keiko peut servir de méditation pour envisager le monde autrement et se transformer soi-même. Une sorte d’opération alchimique.