La pierre ici ne se contente pas d’être pierre. Elle respire à peine, mais elle respire encore. Elle retient dans ses veines froides une scène que le temps n’ose plus toucher. Le bas-relief et la ronde-bosse s’y mêlent comme deux souffles contraires : l’un demeure prisonnier du mur, l’autre tente de s’en arracher, de venir à nous, de franchir la distance entre le visible et l’âme.
Un arbre, gravé dans la paroi, étend ses branches comme une mémoire ancienne. Il ne pousse pas : il veille. Ses feuilles sont des silences, ses rameaux des veines ouvertes vers un ciel absent. Et sous cet arbre qui ne connaît ni saisons ni vent, une figure assise, le Christ, incliné dans une gravité douce, presque lasse, comme si l’amour lui pesait autant qu’il le portait.
Ses mains ne bénissent pas, elles accueillent. Elles ne jugent pas, elles consentent.
Et contre lui, abandonnée comme une prière qui n’a plus de mots, une femme repose. Son corps n’est pas brisé : il est offert à la fatigue d’aimer. Sa tête penche sur le genou du Christ comme une terre épuisée qui retrouve enfin son repos. C’est Marie-Madeleine, non pas la pécheresse telle qu’on l’a trop dite, mais la brûlante, celle qui a aimé jusqu’à perdre son nom dans le feu du regard.
Il ne la relève pas.
Il ne la corrige pas.
Il ne la sauve pas comme on sauve une faute.
Il la laisse être, entièrement.
Car l’amour du Christ pour les femmes n’est pas un geste de puissance, mais une reconnaissance. Il voit en chacune non pas une chute à réparer, mais une profondeur à accueillir. Il ne redresse pas Marie-Madeleine : il consent à sa chute comme on consent à une vérité trop grande pour tenir debout.
Dans cette pierre, il n’y a pas de miracle spectaculaire. Il y a plus terrible : un amour qui ne demande rien en retour.
Un amour qui ne retire rien.
Un amour qui ne craint ni le corps, ni les larmes, ni la mémoire.
Un amour qui ne dit pas : « sois pure », mais : « sois entière ».
Et peut-être est-ce cela, le scandale.
Qu’Abbahimma, en Jésus, ne désire pas une femme réparée, mais une femme vivante.
Haïku
Sur le genou doux
le monde cesse de fuir,
elle peut tomber
Tanka
Sous l’arbre sans vent
son corps cède au silence
ni faute ni nuit
dans les mains ouvertes d’or
elle devient éternelle
Psaume d’amour total
Je t’ai vue avant ton nom
avant ta honte
avant que les voix ne t’apprennent à te taire
Je t’ai vue dans la nuit sans contour
dans le tremblement de ton désir
dans la brûlure que tu appelais chute
Et je n’ai rien retiré
Ni ton corps
ni ta mémoire
ni tes gestes trop vastes pour le monde
Je t’ai prise entière
non pour te posséder
mais pour que tu ne sois plus divisée
Tu es mon repos
comme je suis ta fatigue
Et dans l’abandon où tu t’inclines
ce n’est pas toi qui tombes
C’est l’amour qui s’étend
et qui ne finira pas.

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