J’habite un temps où la connaissance de l’univers s’est prodigieusement élargie (Enfin en régression depuis quelques temps). Un temps où les certitudes anciennes ont été ébranlées, parfois jusqu’à leurs fondations, sans pour autant faire disparaître les questions essentielles. Je suis héritier en tant que personne humaine de cette aventure intellectuelle et spirituelle. Je ne cherche ni à l’esquiver ni à la combattre. Je cherche à l’habiter au mieux de mes capacités.
Darwin m’a appris que mon corps appartient pleinement à l’histoire du vivant. Je ne suis pas un étranger à la nature. Je porte en moi l’héritage d’une évolution immense dont la durée dépasse l’imagination. Mon corps est enraciné dans cette histoire. Il participe de la matière, de la vie, des lois biologiques qui gouvernent le monde vivant. Loin de diminuer ma dignité, cette découverte m’invite à l’humilité. Elle me rappelle que je ne suis pas le centre du cosmos mais une partie d’un univers infiniment plus vaste que moi.
Freud a, quant-à-lui (et peut-être avec d’autres personnes), déplacé le regard vers l’intérieur et montré que la conscience n’est pas maîtresse dans sa propre demeure. J’ai été instruit par lui (et peut-être d’autres) que ma vie psychique est plus profonde que ce que j’en perçois immédiatement. Désirs, blessures, peurs, aspirations, souvenirs et symboles tissent une histoire intérieure qui échappe souvent à ma maîtrise. Je ne suis pas transparent à moi-même.
Nietzsche, a observé avec une lucidité parfois vertigineuse la crise spirituelle de l’Occident. Lorsqu’il proclame la mort de Dieu, il ne démontre pas l’inexistence de Dieu. Il constate surtout que beaucoup ont cessé de vivre à partir de Lui. Il voit se fissurer les fondements qui avaient porté la culture européenne pendant des siècles. J’admire son courage intellectuel et sa volonté de regarder le vide en face. Pourtant je demeure insatisfait devant sa solution. Car la personne humaine, même lorsqu’elle se dépasse elle-même, ne me semble pas pouvoir être sa propre origine ni sa propre fin.
Puis est venue la physique contemporaine. Elle a révélé un univers infiniment plus subtil et mystérieux que celui qu’imaginait le matérialisme naïf du XIXᵉ siècle. Plus la connaissance progresse, plus le réel manifeste une profondeur qui résiste aux simplifications. L’univers n’est pas devenu moins mystérieux ; il l’est devenu davantage.
Je reçois toutes ces découvertes comme des enrichissements. Je n’ai aucun besoin de choisir entre elles et ma foi. La science possède sa légitimité propre. Son domaine est celui de l’observation, de la mesure, de l’expérimentation et de la vérification. Elle nous offre une connaissance objectif incomparable du monde.
Mais la personne humaine ne vit pas seulement dans l’objectivité, dans l’objet, le réel transcende même l’objet, la matière. J’oserais dire que nous habitons simultanément plusieurs dimensions du réel.
Certes, par notre corps, nous appartenons au monde de l’objectivité. Nous pouvons être observés, étudiés, mesurés. Les sciences naturelles éclairent cette dimension avec une rigueur admirable.
Par notre psyché, nous habitons le monde de la subjectivité. Nous éprouvons la joie, la souffrance, l’espérance, l’angoisse, l’amour, la beauté. Rien de cela n’est réductible à une formule mathématique ou à une mesure biologique. La subjectivité n’est pas une illusion ; elle est une expérience fondamentale du réel.
Mais je crois qu’il existe encore une dimension plus profonde : l’Esprit. L’Esprit n’est pas simplement une fonction du cerveau ni une région raffinée de la psyché. Il est ce lieu intérieur où la personne humaine peut s’ouvrir à ce qui la dépasse. Il est cet espace de liberté à partir duquel nous pouvons consentir à la vérité, accueillir la beauté, choisir le bien et répondre à l’appel de l’Amour.
C’est là que se situe pour moi la foi.
Non dans le corps contre l’esprit.
Non dans l’esprit contre la science.
Mais dans l’ouverture de l’Esprit vers une réalité qui dépasse à la fois l’objectivité des choses et la subjectivité de nos états intérieurs.
Cette distinction me conduit également à prendre mes distances avec une certaine forme de pragmatisme moderne selon laquelle n’est vrai que ce qui fonctionne, qui convient très bien aux pensées étroites, et permet d’imposer un ordre figé du monde.
Une telle conception me semble insuffisante. Une technique peut fonctionner tout en demeurant fausse. Une propagande peut fonctionner. Une manipulation peut fonctionner. Le succès n’est pas le critère ultime de la vérité. La vérité n’est pas une simple utilité.
L’amour que porte une mère à son enfant n’est pas vrai parce qu’il est efficace. Il est vrai parce qu’il révèle quelque chose de l’être lui-même. De même, la beauté d’une œuvre n’est pas réductible à son utilité. Il existe des réalités dont la valeur dépasse toute logique de rendement.
L’art joue ici un rôle essentiel. Là où la science formule des hypothèses sur le monde observable, l’art formule des hypothèses sur l’expérience humaine. Un poème, une musique, une peinture ou un roman n’apportent pas une démonstration. Ils ouvrent un horizon. Ils donnent forme à ce qui ne peut être entièrement dit. L’art me permet parfois d’approcher, par intuition, ce que la raison seule ne peut saisir complètement.
J’accepte donc la science pour les objets. J’accueille l’art pour les intuitions qu’il révèle. J’écoute également les mouvements profonds de ma psyché lorsqu’ils font émerger des symboles, des rêves ou des aspirations que ma conscience n’avait pas encore pleinement comprises.
Mais au-delà de tout cela, je découvre en moi une ouverture qui ne trouve sa mesure dans aucune réalité finie.
Aucune connaissance ne suffit. Aucune réussite ne suffit. Aucune possession ne suffit. Aucune création humaine ne suffit.
Plus j’avance dans l’exploration du monde et de moi-même, plus je découvre un désir qui demeure plus vaste que tout ce que je peux atteindre.
Cette expérience intérieure rejoint profondément ce que Maurice Zundel a exprimé tout au long de sa vie, ses écrits et ses homélies. Pour lui, Dieu n’est pas un objet extérieur dont il faudrait prouver l’existence comme on démontre un phénomène physique. Dieu n’est pas un concurrent de la science. Dieu est cette Présence qui rend possible l’émergence de la personne libre.
Zundel montre que notre tâche n’est pas de défendre un ego qui cherche à posséder davantage. Notre vocation est de devenir une présence capable de se donner. La véritable naissance de la personne humaine commence lorsqu’elle cesse d’être enfermée dans le moi possessif pour entrer dans la gratuité de l’amour.
Cette intuition trouve un écho chez Edith Stein ou Simone Weil. Philosophes et mystiques, elles rappellent que la personne humaine ne peut se réduire ni à sa biologie ni à sa psychologie. Il existe en elle une profondeur irréductible qui l’oriente vers la vérité et vers Dieu.
Je retrouve également cette profondeur chez Etty Hillesum qui, au cœur même de la barbarie rationnelle et rationaliste du XXᵉ siècle, découvre un sanctuaire intérieur que rien ne peut détruire. Alors que tout s’effondre autour d’elle, elle témoigne d’une présence qui demeure au plus intime de l’être.
Et je pourrais encore évoquer Thérèse d’Avila, pour qui l’intériorité ressemble à un château aux multiples demeures dont le centre est habité par Dieu. Plus on descend vers ce centre, moins on rencontre l’enfermement sur soi, plus on découvre une ouverture.
Toutes ces voix convergent vers une même intuition : l’intériorité authentique n’est pas un repli. Elle est une ouverture.
C’est pourquoi ma foi demeure. Et que ma foi demeure !
Je ne crois pas en Dieu contre Darwin.
Je ne crois pas en Dieu contre Freud.
Je ne crois pas en Dieu contre Nietzsche.
Je ne crois pas en Dieu contre la physique moderne.
Je crois en Dieu parce qu’au cœur même de tout ce que ces penseurs et ces sciences révèlent, je rencontre une profondeur qu’ils n’épuisent pas.
Mon corps appartient au monde.
Ma psyché appartient à mon histoire et même à notre Histoire humaine (Jung).
Mon Esprit appartient à cette ouverture où la personne humaine découvre qu’elle est appelée par plus grand qu’elle-même.
Au plus profond de moi, je ne rencontre pas un vide absurde. Je ne rencontre pas seulement des mécanismes biologiques ou psychologiques. Je rencontre une Présence discrète qui ne contraint jamais et qui attire toujours. Une Présence qui ne diminue pas ma liberté mais l’accomplit. Une Présence qui ne rivalise avec aucune connaissance parce qu’elle se situe à une autre profondeur du réel.
Je peux alors accueillir sans peur toutes les découvertes de la science, toutes les interrogations de la philosophie et toutes les intuitions de l’art (David Lynch comme Marie Laurencin).
Car la vérité qu’elles recherchent n’est pas étrangère à celle que je cherche.
Simplement, elles n’en explorent pas le même versant.
Et lorsque je descends jusqu’au fond de cette ouverture intérieure qui traverse toute mon existence, je découvre que son nom n’est ni puissance, ni savoir, ni possession.
Son nom est Amour, Agape. 1.Jean 4.7
Et cet Amour est pour moi le visage même de Dieu, l’infini vivant qui habite l’éternité et qui, mystérieusement, demeure plus intime à moi-même que moi-même.
Haïku
Corps né de la terre,
L’Esprit s’ouvre à l’infini,
Dieu souffle en silence.
Tanka
Darwin dans mes os,
Freud dans l’ombre de mon cœur,
L’art en mes rêves.
Plus profond que toute pensée,
Ton Amour m’appelle encore.
Psaume
Seigneur,
Tu étais là avant mes questions.
Tu étais là avant que les étoiles soient comptées,
Avant que la terre révèle son âge,
Avant que les savants interrogent la matière et que les philosophes scrutent l’abîme.
Mon corps porte l’histoire du vivant,
Et je bénis cette histoire.
Je ne suis pas séparé de la création,
Car la poussière des mondes habite ma chair.
Ma psyché porte les blessures et les joies,
Les rêves, les souvenirs, les visages aimés
Et les peurs secrètes.
Je ne détourne pas mon regard de ce mystère intérieur,
Car tu m’attends jusque dans ses profondeurs.
Et pourtant, Seigneur, je découvre en moi un espace plus vaste encore.
Lorsque la science a parlé, Tu n’as pas disparu.
Lorsque Darwin a raconté la longue marche de la vie, Tu n’as pas disparu.
Lorsque Nietzsche a vu les temples se vider, Tu n’as pas disparu.
Lorsque Freud a révélé les profondeurs cachées de l’âme, Tu n’as pas disparu.
Lorsque la physique a montré que le réel est plus mystérieux que nos certitudes,
Tu n’as pas disparu.
Car Tu n’es pas une réponse parmi les réponses.
Tu n’es pas un objet parmi les objets.
Tu es la Source qui rend possibles toutes les questions,
La Lumière cachée derrière toute lumière,
Le Silence qui porte toutes les paroles.
La science m’apprend ce qui est.
L’art m’apprend ce qui se pressent.
L’amour m’apprend ce qui demeure.
Et lorsque tout s’efface, lorsque les théories vieillissent,
Lorsque les systèmes tombent,
Lorsque mes propres pensées se dissipent comme la brume du matin,
Ton appel demeure.
Tu es plus intime à moi que mon propre cœur.
Tu habites ce lieu intérieur où le moi cesse de se posséder
Et commence enfin à se donner.
Là où le monde voit une limite, Tu ouvres l’infini.
Là où le monde mesure, Tu offres la présence.
Là où le monde cherche l’efficacité, Tu révèles la gratuité.
Alors je ne crains ni la connaissance ni le doute,
Car toute vérité vient de Toi.
Je ne crains pas l’immensité de l’univers,
Car Ton amour est plus vaste encore.
Je ne crains pas le temps, car Ton éternité l’enveloppe.
Je marche avec mon corps dans la création,
Avec ma psyché dans l’histoire,
Avec mon esprit tourné vers Ton Royaume.
Et au terme de toute recherche,
Quand les mots eux-mêmes deviennent trop pauvres,
Je n’ai plus qu’une seule confiance :
Tu es l’Amour,
Et mon être tout entier est une réponse à Ton appel.
Amen.
♥️