Stella Finzi par Alain Teulié

Quelques belles phrases

Après le premier achat, je n’avais pas pu me retenir des autres. Et désormais, tous mes vœux de la veille avaient été exaucés. Un citadin accumule des songes, des insatisfactions, des déceptions, en fonction des choses qu’il aperçoit et ne possède pas.
Il l’ignore, mais la frustration est là, sournoise. Les devantures sont des mains qui nous ça ressent. Elles ne nous choient vraiment que
si on leur cède Or, la plupart du temps, on ne le peut pas.

En amour, les hommes sont des imposteurs. Leur sexualité les rend compulsionnels et menteurs. Ils jouent le personnage que la femme espère. Elle est l’auteur de la pièce, sans le savoir. Mais hélas elle confie son œuvre à de piètres interprètes. Sur la scène de l’espoir des femmes, les hommes sont de mauvais acteurs.

– Vous aimez trop la beauté pour vous attacher à moi. Et vous avez trop d’orgueil. Ce n’est pas dommage. C’est comme ça.
Je ne sus que répondre. Elle avait raison. La plupart du temps, elle se mettait sur moi. Elle était la maîtresse du jeu. Le mot maîtresse venait de là, du Moyen Âge. C’était le nom de celle qui décidait, qui testait le chevalier, pour voir s’il savait tenir ses ardeurs et les libérer quand elle le voulait. Elle me dominait, bien sûr. Personne n’avait su le faire, jamais. La femme en moi était comblée.

Mais je reviendrais sur cette citation, dans mes impressions de lectures

Impressions de lectures

A venir dans les jours qui viennent, mais

Certainement l’un des meilleurs romans de la sortie littéraire 2020. Loin des insincères romans d’Amélie Nothomb ou Emmanuel Carrère, dont nous rabatte les médias pour maximiser les profits sur quelques produits.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman aussi sincère d’un auteur. Mais j’y reviendrait. Uns sincérité qui a mon avis dépasse l’auteur lui-même.

L’auteur du roman Stella Finzi est un homme blanc de 60 ans, or, qu’avons-nous encore à dire, nous, les hommes blancs nés dans les années 60, nous, les baby-boomers devenus papy-boomers ?

Quand je regarde la génération d’hommes et femmes nés entre 1995 et 2005, je perçois un tel bouillonnement, un tel questionnement, une telle créativité, un tel sens de la responsabilité (que l’on retrouve dans les Z.A.D., le mouvement végan, la BD, le cinéma, le spectacle vivant, l’artisanat, la création en général) une telle remise en question des modes de vie, que je me rends compte que ce que nous avions cru immortel, ne l’est absolument pas. Les gens de ma génération ont en fait confondu immortalité et éternité.

Quand nous disions que l’argent doit arrêter de dominer les relations humaines (que ce soit entre les différents genres, phénotypes, orientations sexuelles), la réponse toute faite était invariablement « Cela a toujours était ainsi ».

J’imagine que déjà au cœur du 13ème siècle, la réponse était identique, même si le questionnement différait. Cette réponse toute faite est de tout temps, elle se résume à refuser de changer quoi que ce soit aux pouvoirs en place.

Qu’avons-nous donc encore à dire, nous, hommes blancs de ma génération qui sommes aujourd’hui souvent attaqués (et pas forcément toujours à tort) ? Ce que nous pouvons dire, et que nous sommes les seuls à savoir, c’est que nous ne sommes pas comme les hommes qui avaient 60 ans quand nous en avions 20 : le patriarcat n’avait pas encore été remis en question, la pensée bourgeoise dominait et le but de beaucoup de personnes était de vivre comme les bourgeois. Or les choses ont grandement changé et nous sommes ceux qui pouvons en attester. Nous avons vécu ce changement et nous pouvons en témoigner. L’auteur de Stella Finzi est un homme de cette génération-là et l’attaquer sur le fait qu’il soit homme blanc de 60 ans n’est pas juste. Il ne porte pas plus que moi tous les maux du monde qu’on nous reproche.

Beaucoup de choses ont bougées quand nous avions entre 20 et 40 ans, s’exprimant par les mouvements punk, rock etc…mais en sous-marin, le libéralisme se cachait derrière le mot liberté, il était déjà là, prêt pour sa victoire totale. Avec tout l’orgueil et la vanité qui étaient les nôtres de nous croire nous-même meilleurs que nos parents, nous étions sans le savoir en train de foncer vers l’individualisme et le narcissisme. Nous nous habillions de l’ironie comme s’il s’agissait de la plus haute forme de l’intelligence. Nous étions cool et « faisions la fête ». Erreur de jeunesse.

Aujourd’hui, à 60 ans, nous ne savons plus ce qui appartient au modèle de société qu’on s’est laissé imposer et auquel nous avons collectivement contribué, ou à nos véritables aspirations. Sans cette pression patriarchale bourgeoise blanche, quel serait notre chemin ? Il n’y a pas que Judith Butler dans les années 2000, ou Greta Thunberg aujourd’hui qui se soient posées cette question, même si je les respecte éminemment et pense qu’elles (et d’autres) posent les questions bien mieux que nous. Certains hommes blancs de 60 ans se posent également cette question.

Qu’avons-nous donc encore à dire, nous, hommes blancs de ma génération qui sommes aujourd’hui souvent attaqués (et pas forcément toujours à tort) ? Ce que nous avons à dire se trouve en creux dans le roman d’Alain Teulié Stella Finzi, et il ne faudrait pas se contenter de le lire superficiellement.

Ce roman est pour moi le meilleur livre de cette sortie littéraire. C’est une tornade, un choc, une parabole, une allégorie qui arrive exactement au bon endroit et au bon moment pour poser des questions aussi profondes sur le lien brisé qui se ré-invente en relation libérée et donc beaucoup plus riche et nouvelle. Comme les religions aussi, devraient se réinventer. Et cela n’a rien à voir avec une quelconque « innovation », il s’agit de découverte, d’invention, de création.

Ce roman est écrit par un homme à un moment de sa vie où il ne lui reste que la plus profonde sincérité que puisse avoir un auteur de ma génération. Nous sommes loin de ces romans-produits qui ne sont plus que des objets creux, standardisés et préfabriqués avec du sociétal dedans, comme des produits bio issus des chaines industrielles !

Le narrateur de Stella Finzi accepte d’être perdu et de se perdre à jamais car rien dans le monde ne peut plus lui offrir de savoir ce qu’il désire au plus profond de lui-même. Il est vide, vidé par son époque, sans épopée, sans aventure qui lui laisse du désir, sans joie de vivre. Il finit par détruire même les restes de ses liens avec autrui. Ce roman n’a rien de sociétal, il s’agit d’un hétérosexuel blanc très formaté par son temps : il refuse une relation avec une femme qu’il trouve laide, ainsi que la société lui l’a inculqué.

Or, plus le narrateur la décrit comme laide, plus, moi, lecteur, je la trouve belle, pour finir en apothéose de beauté. Beauté physique, psychique et spirituelle. C’est là une des plus merveilleuses réussites de ce roman : parvenir à faire sentir la beauté en la présentant comme de la laideur.

« – Vous aimez trop la beauté pour vous attacher à moi. Et vous avez trop d’orgueil. Ce n’est pas dommage. C’est comme ça. Je ne sus que répondre. Elle avait raison. La plupart du temps, elle se mettait sur moi. Elle était la maîtresse du jeu. Le mot maîtresse venait de là, du Moyen Âge. C’était le nom de celle qui décidait, qui testait le chevalier, pour voir s’il savait tenir ses ardeurs et les libérer quand elle le voulait. Elle me dominait, bien sûr. Personne n’avait su le faire, jamais. La femme en moi était comblée. »

Le seul reproche que je ferais à ce roman, tient précisément à cette dernière phrase, qui selon moi est une erreur : « La femme en moi était comblée. » Il aurait été plus pertinent de dire « L’homme en moi était comblé. » L’auteur aurait ainsi renoué avec la pensée celte que l’on trouve dans la Morte d’Artus de Thomas Mallory, car ce qu’attend le chevalier, c’est d’être dominé par le divin, et pour les chevaliers de la Table Ronde, le divin est un principe féminin.

Pour résumer, Alain Teulié nous offre ici les questionnements de toute une vie, sans fards. Il ne cherche pas à montrer un héros, il nous offre presque le constat de ses échecs et cela nous questionne. Le roman va plus loin qu’une simple sortie littéraire à la Nothomb, Carrère ou Reinhardt. Je pense qu’il faut vraiment se laisser envahir par les questions de notre temps en observant cette histoire comme une fractale de notre époque complexe. Il replace le féminisme comme un véritable humanisme.

« Le mot maîtresse venait de là, du Moyen Âge. C’était le nom de celle qui décidait, qui testait le chevalier, pour voir s’il savait tenir ses ardeurs et les libérer quand elle le voulait. Elle me dominait, bien sûr. »

Finalement, même un homme blanc de ma génération peut avoir quelque chose à dire aussi.

« Je sais » dit Ito Naga

Mais pourquoi lit-on ?

Pourquoi lit-on le livre d’Ézéchiel ?

Pourquoi plus particulièrement (Ézéchiel 37) « les ossements desséchés » ?

Pourquoi Le seigneur des anneaux, le cycle de Dune et des milliers d’autres livres depuis 50 ans ?

Et pourquoi ma fille, danseuse, a-t-elle lu et chorégraphié « Je sais ».

Oh, juste quelques passages, quelques « je sais » poétiques ». Mais elle l’a fait, puis un jour à trouvé le livre.

Elle l’a acheté.

Elle l’a relu.

Et elle me l’a prêté !

Et en deux jours, les mots d’Ito Naga sont passés en moi.

Et en ces temps ou les bureaux se retrouvent avec des espaces de détentes interdits, des lieux devenus non-rencontres, des lieux abandonnés comme dans un post-apocalyptique, pourquoi les vers de « Je sais » résonnent-ils en moi.

Ils « raisonnent » en appelant les mots d’Ézéchiel 37 « les ossements desséchés », les mots du marais de morts du Seigneur des Anneaux, les mots des grottes d’Arakeen ou sont emmurés vivants les soldats Atrèïde ?

« Je sais qu’elle est morte tout à coup un dimanche après-midi, comme d’autre allumerais la télé.

Mais pourquoi lit-on ?

Dites-moi ?

Marie et Bernadette

Marie et Bernadette.
Bernadette est Marie.
Marie avait 15 ans,
Bernadette avait 14 ans.

« ON », les nommait « sauvageonne ».
Mais elles ne voulaient pas prendre,
Elles voulaient tout donner.

Elles ont tout donner.
Et elles se sont rencontrées.
Bernadette, Marie,
Marie, Bernadette.

Ce matin là, j’en pleure.

Oraison 14 aout 2020

L’origine du monde et Les sentiments du prince Charles par Liv Strömquist

Comprendre Judith Bulter, comprendre ses interrogations, comprendre comment retrouver la source de son désir, sans que celui-ci soit conditionné par les normes et obligations de la société patriarcales, occidental, orientale, extrême orientale. Comprendre.


Mon dieu que Judith Bulter est difficile à comprendre.


Alors, il existe un porte d’entrée sur ces grandes question, c’est le texte illustré en bandes dessinées de Liv Strömquist. Par l’illustration, la parabole, l’humour permanent se glisse gentiment la petite question :

Où en suis-je de mes rapports avec mes sœurs-frères humains ?
Comment sortir de ces rapports de domination ?
Et pour y découvrir quoi ?

Voici des livres sains qui en posant les questions provoquent le travail intérieur et invite à l’Aventure. L’aventure des rapports entre nous.
Merci Liv !

Pas de réponses, juste des questions.

L’inespérée par Christian Bobin

En cheminant dans ces nouvelles, j’ai rencontré quelques belles images. Comme cette jeune femme, jeune fille de 16 ans enceinte du Christ. Et cette image est envahi par un chœur d’homme, des moines chantant leur amour avec leurs belles voix graves. Mais, tristement, cette belle idée s’effiloche dans une médiation brumeuse et alors je perds l’image.

A la fin comme je referme définitivement le codex, il ne me reste qu’une vague impression d’inabouti. Oh, non, pas que ce soit désagréable mais une impression d’avoir consommé une pensée un peu superficielle, un divertissement intellectuel de faible amplitude, un faux prophète qui écrit de fausses paraboles.
Le jour de ma fin de lecture correspondait à la publication d’un article mathématique qui démontrer que vouloir prouver la non-existence de Dieu est irrationnel.

Étrange journée…

Je reprends Tsuvadra dK en DD5 / 3

Et voilà je viens de terminer la ré-écriture de la campagne des « mangeurs de pierres » avec les règles de D&D version 5. C’est la campagne Steampunk qui parcourt de nouvelle possibilité dramatique et de nouvelle forme de narration en jeux de rôle.

La ré-écriture m’a conduit a reposer un certain nombre de base en jeu de rôle comme la romance librement accepté et souhaité par les joueurs pour leur personnage.

Le livre de base pour le monde spécifique est bien sur également en ligne mis à jour pour cette deuxième campagne « Tsuvadra D&D5 » il sera enrichi de nouveau pour la campagne suivante.

A partir d’aujourd’hui je commence la troisième campagne, Retour de Pendule et cela va prendre également plusieurs mois, d’autant qu’il y a un travail pour emmener D&D 5 vers le cyber-punk avec une coloration légère space-opéra et un peu de post-apocalyptique !

Poétesse : Anna de Noailles (1876-1933)

Recueil : Poèmes de l’amour (1924).

Aimer, c’est de ne mentir plus.
Nulle ruse, n’est nécessaire
Quand le bras chaleureux enserre
Le corps fuyant qui nous a plu.

— Crois à ma voix qui rêve et chante
Et qui construit ton paradis.
Saurais-tu que je suis méchante
Si je ne te l’avais pas dit ?

— Faiblement méchante, en pensée,
Et pour retrouver par moment
Cette solitude sensée
Que j’ai reniée en t’aimant !

L’éternité n’est pas de trop par François Cheng

de l’Académie Française

Je suis surpris moi-même. Est-ce l’effet du confinement ? Est-ce parce qu’en ce moment je n’ai pas le cœur à lire ? Est-ce parce que je me pose beaucoup de question sur l’instant dans l’univers qu’est notre vie ? Est-ce parce que j’ai 58 ans en 2020 ? Qu’on est au mois de Mai ?

Je ne sais pas ?

Mais ce roman m’a laisser de marbre, froid, aucune empathie avec les personnages ? Est-ce parce que cela me semble être l’élite de ceux qui ont tout compris ?

C’est superbement écrit. C’est d’une belle fluidité, c’est très évocateur comme un dépliant touristique de Venise écrit par Thomas Mann ? Virtuose par moment.

Mais je n’en retire aucune citation, aucune profondeur qui me corresponde. Je suis resté sur le pas de la porte. J’ai peur qu’avec les mois j’oublie même l’histoire, et peut-être même que je l’ai lu. Peut-être qu’un jour j’y reviendrais, mais ce n’est pas le moment pour moi. Je retourne aux dialogues avec l’ange et je commence L’effort d’être spectateur de Pierre Notte.

Je suis surpris moi-même.

L’appel du néant par Maxime Chattam

Longtemps après l’avoir lu.

Je découvre que je n’ai pas écrit mon expérience de lecture immédiatement. Et je m’aperçois que cela pose une question, en fait 1000 questions. Je ne me souviens plus du roman et je suis obligé de relire la 4ème de couverture pour faire remonter le souvenir et travailler ma mémoire.

Depuis un ou deux ans j’avais arrêté de lire des Thrillers (des romans à sensation comme on en parlé autrefois dans les années 70), car ceux-ci m’ennuyaient par leur construction algorithmique et leur intrigue en suspension. Pour le retour j’ai choisi un roman de Chattam et ce roman, ne m’encourage pas à revenir vers ce genre.

Je me sens plus impliqué dans un roman noir que dans un roman à suspens. Finalement je préfère l’expérience d’un film comme « Jeanne » de Bruno Dumont qui demande un effort, qu’aux spectaculaire Avenger de Walt Disney du pure divertissement (recherche désespérée d’une consolation face à la difficulté d’être soi. Le divertissement renvoie aux activités humaines futiles (recherche de la gloire ou des biens matériels) pour échapper à notre condition. Le divertissement révèle le fait que l’homme éprouve des difficultés à vivre avec lui-même, à être en paix avec ce qu’il est. Cette condition fuie, c’est précisément la mortalité et la contingence de l’existence. Face à cette crainte (Pascal n’utilise pas encore le concept d’angoisse), l’ego cherche à faire diversion).

Maxime Chattam écrit bien, c’est indéniable, mais malheureusement je ne me suis sentis que divertit, et pas transporté et aucune porte de l’esprit ne s’est ouverte. Mais c’est certainement de mon fait.

Ce roman est comme si le monde était a tout jamais définitivement expliqué et compris, sans mystère juste de sombres secrets et qu’il était un enfer de désespoir dont seul le sexe, l’alcool et les drogues pouvais nous en divertir.

Et puis quand j’y pense aujourd’hui ce 5 mai 2020, je me dis que le divertissement, c’est ce dont j’ai le moins besoin. L’univers dans lequel nous vivons, visons et devisons me semble un tel profond mystère que j’ai plus comme un désir, de m’en émerveiller. L’émerveillement à ceci de plus par rapport à le jouissance du divertissement c’est qu’au-delà du bonheur des instant, il me fait éprouver la joie, la joie d’être vivant, une joie hors du temps !

Le texte du lézard

Voici un texte publier sur Tweeter par Le_Lézard. Ce texte m’a retourné. J’ai pensé à François Cheng et « A notre dame ». J’aime dans son écriture fil par fil de tweeter cet numérotation qui me rappelle l’écriture biblique ! Ligne par ligne, phrase par phrase, pas à pas vers la paix.

On retrouve son texte soit sur Tweeter soit en intégralité à cette adresse internet avec ses choix de photo : https://threader.app/thread/1252151585964163072

Le Lézard https://twitter.com/Un_Lezard
@Un_Lezard
On l’attrape à la main mais il hante les palais de rois.
Micro-chroniques. Ontologie du secret.
A rejoint Twitter en juin 2019

Le Texte du lézard

Il se trouve que ces 2 dernières années, mon boulot a consisté à me tenir dans une cabine d’1 mètre carré juste à l’entrée d’une cathédrale du matin au soir. Le boulot était détestable, mais le cadre fut une expérience sociale et humaine tout à fait particulière. 1/

Le chiant d’abord : à l’ère du tourisme de masse, la fonction muséale des cathédrales prend le pas sur le reste. On alterne entre l’été un brouhaha insupportable et irrespectueux, et l’hiver des journées de solitude où l’on n’adressera pas une fois la parole à un être humain. 2/

Le consumérisme est si ancré que spontanément, vous voyant bosser dans une cathédrale, la plupart des visiteurs concluent que vous êtes marchand de souvenirs. Vous vous faîtes même régulièrement gronder par un touriste furieux que vous n’ayez pas de carte postale à lui proposer. 3/

Et quand ce n’est pas le touriste, c’est le pieux fidèle qui se croit mieux que lui mais procède aux mêmes raccourcis qui vient vous traiter de marchand du temple et vous balancer sa condescendance à la figure. Les cathos comme on les aiment. 4/

Pourtant, ces flots d’âmes habituées font ressortir par contraste les rencontres personnelles qu’une cathédrale offre comme aucun autre lieu, des rencontres tantôt superficielles, troublantes, profondes, terribles ou édifiantes. 5/

Il y a le touriste qui ne vous regarde pas comme un fournisseur de bibelots mais un connaisseur des lieux, et vous demande de lui conseiller quoi regarder ou de lui raconter l’histoire du monument. 6/

Il y a le fidèle irrégulier qui connaît mal les lieux mais recherche un prêtre, la chapelle de tel saint, le tronc pour les offrandes ou le diocèse, et qui est soulagé de pouvoir vous poser la question. En repartant il offre une bénédiction, parfois un chapelet ou une médaille. 7/

Et vous n’imaginez pas, dans la France sécularisée du XXI° siècle, combien les laissés-pour-compte sont toujours attirés par les cathédrales. Il y a bien sûr le mendiant attitré qui tient le parvis de l’église et le gère un peu en boutiquier… 8/

Mais il y a toute une ribambelle de marginaux et de détraqués, qui n’ont rien à envier à Quasimodo et aux personnages de la cour des miracles, et qui entrent dans le lieu saint en quête d’un bon samaritain et de choses plus mystérieuses. 9/

Ceux-là arrivent vers vous et vous balancent sans crier gare des détresses insupportables. Cette SDF vagabonde qui a l’âge de ma mère et qui traverse la France d’un bout à l’autre pour ne pas manquer l’anniversaire de sa fille, dont elle n’a pas la garde. 10/

Cet Africain torturé en Libye qui me montre une cage thoracique aux os retournés vers l’intérieur du torse, et que la police soumettra sous mes yeux à un interrogatoire avant de laisser le médecin que j’ai appelé regarder ses plaies. 11/

Ce SDF de 25 ans ravagé par l’alcoolisme, puant et tremblant, à qui je ne pouvais qu’offrir de temps en temps une bouteille d’eau en m’inquiétant pour sa vie, que je retrouve un matin écroulé à la porte de la cathédrale, ayant passé la nuit sur le parvis avec une jambe brisée. 12/

Pendant que j’appelais les pompiers, le visage dévasté par la honte et la souffrance physique de s’être contenu si longtemps, il a devant moi baissé son caleçon et uriné sur le lieu saint. C’était terrible comme le Livre de Job. 13/

Et puis il y a les détraqués psychiques : ceux qui reviennent à intervalles plus ou moins réguliers déclamer leur charabia dans la nef, parfois en montant en chaire (tant qu’à faire)… Et ceux qui se dirigent droit vers le gus dans sa boîte à l’entrée. 14/

Ils énoncent des phrases sans queue ni tête où l’on ne perçoit qu’une abominable souffrance. J’essaye d’établir juste assez de communication pour vérifier qu’ils ont un toit où dormir, et je me maudis de mon matérialisme pendant qu’ils évoquent Jésus et Marie dans leur charabia. 15/

Je me trouve minable de ne pas savoir répondre à une détresse foncièrement spirituelle. Blessés dans le corps ou dans l’esprit, ils me demandent régulièrement la permission de prier dans la nef. « Bah oui pas besoin de permission ». 16/

Mais parfois ils reprennent : « Vous me promettez que personne ne va venir me mettre dehors ? », habitués à être jetés de partout, et ils m’arrachent des serments solennels pour une banalité. Ensuite ils se mettent dans la nef parfois pour plusieurs heures. 17 /

Ils y trouvent un repos physique, et un apaisement je crois à cause de la quiétude (l’hiver, pas l’été…) et de la douce majesté de l’architecture gothique. Je le dis sans orgueil : j’ai peut-être été le type de France le plus confronté à la cour des miracles des cathédrales. 18/

Les prêtres ne sont là que peu d’heures par semaine, et les sacristines courent dans tous les sens pour faire plein de choses. Moi, j’étais enchaîné à la porte d’entrée, un lézard en guise de cerbère, sans l’attirail marchand qui éloigne ceux qui sont sans le sous. 19/

Et même en circulant dans les milieux cathos, j’ai l’impression qu’on n’y connaît pas le carnaval qui continue de défiler dans nos lieux saints. Ou alors je me trompe et les autres lézards portiers savent mieux que moi garder le silence. 20/

Mais allégeons l’ambiance : quand on est toute la journée toute l’année dans une cathédrale, on croise aussi les agents des Monuments Historiques, de la DRAC et de quelques autres institutions bien de chez nous. 21/

Ils parlent de murs, d’entretien, de sécurité, de politique patrimoniale, de politique tout court. Interagissant avec le clergé sans en être, avec la politique sans en être, avec le monde de l’entreprise sans en être, ils deviennent des Janus à 3 ou 4 visages. 22/

Ces drôles de sphinx sont les jointures des dispositions si particulières de la loi de 1905 sur le patrimoine religieux. Ils maintiennent la cathédrale debout, malgré la gabegie qu’est la conservation du patrimoine religieux français, mais passent à côté de son essentiel. 23/

Ils ne regardent pas l’Africain torturé ou la SDF vagabonde, mais c’est grâce à eux et notre drôle de législation que les cathédrales sont toujours des asiles pour les Quasimodo et les Esmeralda de notre époque. 24/

(C’est du fait de cette législation aussi que je suis enchaîné à mon poste, où je peux jouer les bons samaritains de pacotille, jusqu’à ce que mon boulot détestable me fasse péter un câble et remettre ma démission). 25/

Bien sûr, la cathédrale est aussi un espace liturgique ; une liturgie qui ne s’accomplit que quelques heures par semaine, et être enfermé dans une cathédrale n’a finalement pas grand chose de monastique. 26/

Mais évidemment, cette finalité liturgique coordonne toute la conception du monument, et toutes les attitudes qu’on y rencontre, celle du fidèle, du touriste, du réfugié, du lunatique ou du blasphémateur sont comme des échos plus ou moins harmonieux du service divin. 27/

La liturgie en soi rythme les journées (un peu), les semaines (surtout), l’année, avec les affluences de bons cathos à telle heure, tel jour, telle fête. Et il y a les cérémonies individuelles : les baptêmes, les mariages, les enterrements. 28 /

Là aussi, ce sont des occasions tantôt superficielles, profondes ou édifiantes. Il y a les chansons d’un horrible mauvais goût que les mariés ont insisté pour faire résonner sous les voûtes gothiques, ou les funérailles moins triste de deuil que de banalité… 29/

…et l’endurcissement du cœur qu’on surprend à l’intérieur de soi quand on en est au vingtième mariage depuis le début du mois de juin ou le quinzième enterrement de l’hiver. Mais il y a aussi les moments où l’endurcissement se brise. 30/

Il y a 2 ans, un ami très cher s’est donné la mort et j’ai dû surmonter ce deuil de façon bien solitaire (pardon pour l’impudeur, m’enfin à ce stade du thread on est plus à ça près). Il y a quelques mois je me suis senti mystérieusement foudroyé. 31/

Je suis en-dehors de la nef, soulevant la barre de fer d’une porte de cloître que je dois ouvrir chaque matin ; je sens mes bras et mes jambes se paralyser, et je me retrouve à terre, la barre sur mes genoux, l’image de mon ami en tête, pleurant sans comprendre ce qui me possède. 32 /

Je me reprends et continue mon travail : j’ouvre la lourde porte et dans la nef, me voilà face à une famille sur le point de célébrer les funérailles d’un suicidé de 19 ans. Je ne sais par quelles phéromones, chakras ou énergies telluriques leur douleur est allé saisir la mienne. 33/

Mais ça aussi ça fait partie de ce qu’est une cathédrale, et de ce qu’y trouvent des gens parfois très éloignés des enseignements de l’Église. Il est fréquent que les visiteurs viennent me voir dans ma boîte pour avoir le plaisir de partager avec moi leurs hérésies. 34/

Il y a ceux qui se sont éloignés de la foi, les athées qui tiennent absolument à me dire en rentrant qu’ils ne croient pas en Dieu (grand bien leur fasse), et les « spirituels mais pas religieux » qui ont le défaut de se croire original alors qu’ils sont assez courants. 35/

D’autres ont des dogmes plus précis, et sont convaincus que les bâtisseurs de cathédrale les partageaient. Les plus pénibles sont ceux qui mêlent ésotérisme et conspirationnisme dans leurs histoires de templiers atlantes bâtisseurs de pyramides… 36/

Ceux-là vivent dans une dissonance cognitive permanente qui les rend très égocentriques et les remplit de haine envers quiconque n’adhère pas spontanément à leurs billevesées. Mais d’autres ont la sagesse de séparer leur foi de toute démonstration pseudo-scientifique… 37/

…ainsi ce pèlerin qui m’a demandé si je savais où il pouvait le mieux se connecter aux énergies telluriques de la cathédrale, et qui devant mon abasourdissement s’est éloigné sans chercher à me convertir. 38/

J’ai bien vu sur son visage qu’il craignait, comme il devait en avoir l’habitude, que je me moque d’une croyance pourtant guère plus farfelue que celle de la Résurrection. Or, n’en déplaise aux gardiens de la vraie foi, ces gens là sont aussi des fidèles de nos cathédrales. 39/

Parfois, les différences religieuses sont mâtinées de haine, et s’approchent terriblement des gouffres du Mal. Au niveau le plus superficiel, il y a l’anticlérical militant, qui en me voyant enfermé dans ma boîte me suppose immédiatement au service de l’Ennemi. 40/

Ce laïcard connaît donc fort mal les dispositions de la loi de 1905 et diffère peu du pharisien catho qui me traite de marchand du temple. Lui me crache que je suis le laquais des fanatiques et des pédophiles, puis va contempler l’élégance de la nef gothique. 41/

Si sa rancœur découle de crimes ou de peccadilles que l’Église à commises contre lui, je suis bien mécontent d’en être le bouc émissaire. Mais c’est bien moins grave que la découverte que me signale un fidèle après le passage d’un groupe scolaire. 42/

Quelques adolescents se sont attardés près du cahier destiné aux intentions de prières et l’on recouvert de « Allahu akbar » et « L’Islam vaincra » puis sont ressortis, minables et goguenards, tout fiers d’avoir accompli le djihad à la portée des caniches. 43/

L’anticlérical a sa vie intérieure que lui seul connaît, l’adolescent musulman a toute la vie pour ne pas devenir terroriste, et il y a même quelques cathos qui ont une chance d’échapper à l’Enfer. Mais une cathédrale est aussi aujourd’hui un lieu de violence larvée. 44/

Et enfermé dans ma boîte d’allumette, je sais qu’il n’est pas strictement impossible qu’un taré à mitraillette débarque un jour et me sorte de mon emmerdement en m’expédiant dans l’outre-tombe. En attendant, la cathédrale est le terrain de criminels moins ambitieux. 45/

Les voleurs à l’arrachée savent qu’il n’y a rien de plus vulnérable qu’une personne en prière, et régulièrement, un fidèle (souvent une femme) se précipite à moi pour me dire que son sac a disparu pendant ses dévotions. 46/

Elle est effondrée par le regard impuissant et surtout tristement habitué que je lui tends. Moi-même je me dégoûte de m’habituer à ce que le lieu saint soit le théâtre de ces turpitudes, et je lui assure ma sympathie sans cacher que le voleur n’a aucune chance d’être retrouvé. 47/

Donc, voilà ce qu’est une cathédrale aujourd’hui : un attrape-touriste, une maison de prière, un asile de marginaux, un lieu de rencontre, un enjeu de pouvoir, un repaire d’hérétiques et une caverne de brigands. Peu de choses on changé depuis Suger et depuis Salomon. 48/

Mais ceux qui veulent réduire la cathédrale à sa fonction muséale ne sont pas des esprits cultivés, mais des âmes en jachère, ou pour le dire plus directement, des énormes beaufs. 49/

Ceux qui voudraient la réserver aux vrais croyants n’ont de toute évidence rien compris à la parabole du bon grain et de l’ivraie, ni à la théologie de l’asile. 50/

Et les gauchistes qui ne s’attristeraient pas de la voir détruite ont moins de souci des plus faibles que d’égocentrisme culturel. 51/

Au-delà des polémiques où je prends le risque de m’enfoncer, sans doute avec injustice, je voudrais surtout partager le point de vue panoramique, et je crois peut-être unique, auquel je me suis trouvé enchaîné deux années durant. 52/

Il est normal que ceux qui ne voient la cathédrale que sous un angle particulier aient la tentation de la réduire à cet aspect, et j’espère que mon partage leur sera utile. 53/

Je me souviens avec douleur de toutes les fois où j’ai manqué d’attention, de patience, de gentillesse ou de subtilité avec la personne qui se rapprochait de ma prison, et où j’ai vu repartir un prochain dont je ne saurai jamais s’il avait besoin de moi. 54/

Je crains plus que tout les aveuglements dont je dois encore être prisonnier, ce qui a échappé à ma vue durant deux ans, et ce qui lui échappe encore dans la cathédrale du monde. 55/

Quand Isaïe et le Jean de l’Apocalypse rentrent dans le cœur du Temple, ils n’y découvrent pas une leçon d’architecture, mais « ce qui remplit le Ciel et la Terre ». Cela y est toujours, et il n’est pas besoin d’être prophète pour le contempler. Paix à tous ! 56/

Paix sur vous de ma part aussi !