L’âme noire de la démocratie, Geoffroy de Lagasnerie

J’ai refermé L’âme noire de la démocratie comme on referme une porte après un coup de vent : le souffle encore au visage, les idées qui claquent. Il m’a fallu du temps pour laisser retomber l’ébranlement, non pour oublier, mais pour laisser les phrases se déposer et mesurer ce qui, dans ce livre, me touche et ce qui me résiste.

L’auteur frappe d’emblée : la démocratie se présente comme rempart contre la loi du plus fort, et pourtant, par le jeu des majorités et des organisations, elle finit par consacrer la domination des mieux armés. La formule est sèche, presque clinique, et c’est sa force : elle met à nu une duplicité qui travaille nos institutions. Les extraits que j’ai retenus disent cela avec une netteté qui dérange et oblige.

Pourtant, la lecture laisse un goût mêlé. Le diagnostic me paraît souvent juste ; les questions posées, sur la primauté de la majorité, sur la place de la vérité en politique, sur l’absence de lois contre la violence par le mensonge, sont nécessaires. Elles ouvrent des fissures dans nos certitudes et invitent à repenser la portée morale des décisions publiques. Les expériences de conventions citoyennes évoquées offrent, par ailleurs, des pistes concrètes et stimulantes.

Mais le livre reste, à mes yeux, trop centré sur un point de vue singulier. La démocratie n’est pas une entité monolithique : elle a des visages, athénien, représentatif, libéral, et une histoire qui méritait d’être convoquée plus largement. L’absence d’un véritable dialogue avec des penseurs comme Castoriadis, la citation trop brève de Rancière, l’absence d’échange avec des voix comme Barbara Stiegler, laissent un espace vide que l’argumentation peine à combler. On sent l’urgence de la pensée, mais parfois l’urgence étouffe la nuance.

Les propositions finales oscillent entre une tonalité libertarienne et des accents de gauche radicale ; elles me laissent perplexe. Le commun, cette idée de partage et de bien commun, est trop peu présent ; la séparation en communautés me semble une impasse si elle n’est pas pensée avec une forte exigence de solidarité. J’aurais souhaité que l’auteur creuse davantage la question du comment, comment réinventer des institutions qui protègent sans écraser, qui écoutent sans se réduire à la somme des voix les plus bruyantes.

En somme, ce livre est une secousse salutaire : il interroge, dérange, propose des chemins. Même s’il manque de dimension spirituelle, il faut le lire pour la clarté de son diagnostic et pour les pistes qu’il ouvre. Mais il faudra, après lui, prolonger la conversation : confronter, compléter, réintroduire le commun et la pluralité des traditions démocratiques. Le constat reste pertinent ; la suite reste à écrire.

Haïku

Vent claque la porte
les phrases tombent, s’installent
silence qui pèse

Tanka

Souffle après le vent,
les mots claquent et se déposent,
la nuit retient tout.
Fissures ouvertes à la pensée,
la démocratie respir
e.

Psaume

Ô voix qui secouent nos certitudes,
tu as frappé comme un vent qui entrouvre une porte.
Que la clarté naisse des phrases qui dérangent,
que la discussion prolonge la blessure en lumière.

Nous refusons la loi du plus fort,
mais nous savons que la majorité n’est pas la justice.
Que nos décisions mesurent leurs effets sur la vie d’autrui,
que la vérité pèse autant que le nombre.

Donne-nous le courage d’écouter les fissures,
la patience de convoquer le commun,
la ténacité de prolonger la conversation.
Que les conventions citoyennes soient des ateliers de soin,
où se tissent la confiance et la responsabilité partagée.

Ainsi, loin des certitudes qui figent,
nous ferons de la démocratie un chantier vivant :
un lieu où l’on apprend à peser, à réparer, à inventer.
Et que la parole, même rude, nous rende plus humains.

Une réflexion sur “L’âme noire de la démocratie, Geoffroy de Lagasnerie

  1. @freremaheu
    Vidéo avec l’auteur chez un libraire
    https://youtu.be/0G-0QQrGwOs

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