Maison intérieure

Je l’ai découverte comme un cadeau de la vie, j’avais 16 ans.

Elle était là, au fond de ma prière. C’était une joyeuse maison intérieure, un lieu que je découvrais durant une profonde méditation, presque une oraison, à deux pas de la contemplation. Elle était là, dans le jardin intérieur à côté du château des épreuves. Une maison dont je poussais la porte et j’y découvrais l’ensemble des joies de ma vie, jusqu’alors. Il y avait le doux sein nourricier de ma mère, les bras berçants de mon père et le rire de Joseph. Oui, Joseph. Quand j’avais vu Joseph à son travail, j’étais fasciné. Il sentait bon le bois. Je courais dans ses bras et il me ramenait chez ma mère en riant. Son odeur de bois était là. Il y avait aussi les fêtes du village qui décorait et illuminait et réchauffait le foyer de ma maison. Les malheurs, les mauvaises heures n’avaient pas le droit de cité, ici.

Quand je l’ai découverte, à chacune de mes prières, je descendais et je rajoutais de nouveaux bonheurs, de nouvelles joies. Quand j’avais peur ou que j’étais triste, je descendais me ressourcer dans ma maison. Quand je fus enceinte et que l’enfant n’était pas de Joseph que je devais épouser, je passais ma nuit dans cette maison du fond de moi et j’y trouvais la paix. Au matin Joseph, disait « oui ». Une nouvelle joie s’ajoutait dans ma maison.

Les plus grands bonheurs vinrent de mon enfant, de mon fils, presque, ma fille. Il fut ma source sans fin qui ajoutait vaisselle d’or et d’argent au fond de moi. Quand Joseph mourut, ce fut avec tant de paix que ma maison s’enrichissait de cette sérénité. Même la mort devenait en ce lieu intérieur de la vie vibrante.

Et cette maison prenait de l’ampleur, de la beauté, de la vie quand mon enfant, mon petit entra dans sa destinée et nous fit entrer dans une joie qui nous dépassait. Je rencontrais dans le monde de nouvelles personnes, des femmes, des hommes, en quête et ma maison intérieure que je visitais maintenant chaque jour était un paradis sur terre.

Et il y eut ce jour !

Le jour de la bascule, le jour où la mort noire entra dans ma vie.

Mon enfant, mon fils,

Tué !

On déposa le corps meurtri de mon enfant dans mes bras. Je voulus entrer dans ma maison retrouver la paix. Mais plus rien n’était beauté. Tout devenait hypocrite, malsain, les odeurs sucrées devenaient écœurantes, les épices brulantes. La douceur du sein de ma mère devait chardon sanglant aux piquants acérés et au lait saumâtre et acide. Mon père, mains encombrées par des couteaux meurtriers, les yeux injectés, la dent pointue, veut me prendre, voler mon honneur. Comble de l’horreur. Et Joseph arrive, plus d’amour, un sourire carnassier levant son doigt accusateur, avec derrière lui, la foule pour me lapider enfin. Tout m’enfonce au plus sombre, ou plus noir, mon refuge devient entonnoir vers la géhenne et le néant.

Une lumière.

Mon enfant, ma fille, mon fils.

— Maman, je t’en prie, accepte la douleur, accepte là, laisse-la devenir toi. Maman, ne me perds pas à jamais.
J’étais au fond, encore un pas et plus rien, alors commença à s’élever un cri.

D’abord un cri silencieux à la douleur infinie.
Puis un son de métal rouiller contre du verre, un son terrible qui s’élevait, s’amplifiait, grandissait en horreur et en terreur. Ce cri prenait du volume, soulevait mes entrailles, traversait tout mon corps. Je remontais vers l’horreur, avec lui, revenait, dans la cave vers la maison, voyait mon enfant comme une porte baignée de lumière. Je sortais. Je m’élevais avec mon cri qui devenait plus haut, plus doux, plus régulier, plus beau. Je pleurais comme un chant ma douleur, j’acceptais mon enfant mort dans mes bras et j’acceptais ma douleur, elle était la preuve de tout l’amour que j’avais pour lui. Autour de moi, mes amies, mes nouveaux enfants étaient à l’unisson de mes larmes. Il était temps que mon petit soit enseveli.

Ô oui, les années sont passées et je retourne en ma maison de dedans, j’y retrouve ma mère, mon père, mes joies et Joseph, tout en paix. Et je retrouve ma douleur que je chéris comme un lien permanent avec mon enfant. Elle m’accompagne dans ma vie et jusqu’au jour de ma mort.

Je l’ai recouverte enfin, comme mon offrande ultime à cet amour sans fin de la vie, j’ai 3 fois 16 ans.

Variation sur Hemingway

Aller =====================

OLDMAN
— Comme on n’a rien pris par tes erreurs, ce soir, Petite, nous partons pêcher au large. Plus loin que je ne suis jamais aller. Là-bas, le gros poisson nous attend, je sens que la chance est avec nous.
PETITE
— C’est une connerie, Oldman. Votre chance ne vous souris pas, elle vous fait un clin d’œil d’allumeuse pour vous attirer vers le naufrage, c’est de la pure drague de pervers.
OLDMAN
— Incroyable ! Votre génération a perdu le gout de l’aventure, Petite. Même le goût de la séduction de l’autre, cette attirance pour le véritable autre a été perdu. Vous êtes enfermé dans la non-pèche de Narcisse. Vous voulez tout arrêter.
PETITE
— Mais, c’est vous qui avez, tout détruit ! A nous, il ne nous reste rien. Rien qu’une pauvre vie, près de rivages sans aventure possible, sans désir. Elle-même est piloter par des puissants que vous avez mis en place et dont on peut même plus se débarrasser. Ah, pour le coup vous avez bien profité. Vous péchiez le gros poisson, hein ? Près des côtes, et maintenant, il faut aller au large, pour le trouver l’espadon ? Et vous voulez en plus nous faire mourir dans votre naufrage ?
OLDMAN
— Bien sur que j’irais au large. Et, avec toi. Et je te prouverais que je peux encore pécher l’espadon et mettre en fuite le requin.
PETITE
— Alors on perdra trop tout pauvre vieux fou ! Nous sommes trop irréconciliables Oldman.

===================== et retour

PETITE
— On n’a rien pris, à cause de vous, Oldman. Allez, on tente trop la grosse aventure du grand large. La chance est avec nous ce soir.
OLDMAN
— Non, pas ce soir, petite, ce que tu prends pour de la chance n’est qu’une méchante œillade de séducteur pervers qui veut nous attirer dans ses pièges retors et mortel.
PETITE
— Trop lâche ! Vraiment, votre génération n’est faite que de tièdes et de marcheurs dans des rails toute faites. C’est ça le pouvoir des vieux ? Le pouvoir des mâles ? Et ça se croit tombeur ? Vous vous êtes arrêtez sur le bord, et, vous n’avez vraiment aucun courage ! Maintenant, Oldman, il faut le tenter, le grand large.
OLDMAN
— Mais que crois-tu, Petite, petite idiote ? Que votre génération est mieux que les autres ? Elle, comme les autres. Elle veut tout changer, tout casser, tout abandonner, rejeter les anciens. Elle veut nous faire tous disparaitre dans un naufrage en croyant nous amener au grand large. Elle croit aller plus loin que nous. Ah, vous le voulez le gros espadon ! Et vous voulez nous le démontrez que vous êtes les plus forts. Et, surtout vous, les filles, vous voulez montrer que ces vous, les puissantes.
PETITE
— Bien sur que nous irons vers ce grand large, et trop que oui, nous le pécherons ce gros espadon, et même, nous les vaincrons ces foutus requins.
OLDMAN
— Alors nous perdrons tout, stupide gamine ! Décidément, nous sommes donc irréconciliables, Petite.