Avant tout, je vous invite à lire cet article passionnant qui soulève de véritables questions sur le jeu de rôle Cthulhu. Sa lecture m’a conduit à réfléchir à la manière dont les régimes totalitaires peuvent être abordés dans le cadre du jeu de rôle.
Pourquoi le nazisme est plus facilement intégré dans les jeux de rôle que le stalinisme
Ces deux contextes totalitaires possèdent des ressorts dramatiques très différents, et cela impacte grandement leur utilisation fictionnelle.
Le nazisme est une idéologie « externe » et manichéenne dans la fiction
Dans la culture populaire, les nazis ont été transformés en archétypes du Mal visible, facilement identifiables :
- uniformes iconiques
- symbolique agressive
- obsession mystique parfois déjà folklorisée (dans Indiana Jones, Hellboy, Wolfenstein, etc.)
- discours suprémaciste clair
- politique expansionniste
Cette esthétique et cette idéologie permettent :
- un antagoniste immédiatement reconnaissable,
- une menace extérieure,
- un mal explicite, assumé, spectaculaire.
En jeu de rôle, cela devient un outil narratif très simple :
Le nazi est un ennemi commode, immédiat, identifiable, que le groupe joueur peut affronter sans ambiguïté morale.
Je pense que ce n’est pas le cas du stalinisme.
Le stalinisme est un totalitarisme intérieur, bureaucratique et anxiogène
Alors que le nazisme propose un antagonisme externe, le stalinisme repose sur :
- la paranoïa interne,
- la suspicion généralisée,
- la surveillance du voisin,
- les purges politiques,
- la bureaucratie omniprésente,
- la peur que vous-même soyez dénoncé.
Ce régime fonctionne comme une machine administrative de la terreur, plutôt qu’une armée d’ennemis lisibles.
Narrativement, cela produit :
- une oppression invisible,
- une angoisse psychologique,
- des dilemmes moraux constants,
- des horreurs plus diffusées que incarnées.
Or, dans un jeu de rôle, ce type d’atmosphère :
- est très difficile à gérer pour un groupe entier,
- peut créer un climat de méfiance interne entre les joueurs,
- demande un énorme travail d’ambiance,
- et produit souvent un récit moins “pulp”.
Le nazisme permet des aventures pures pulp.
Le stalinisme impose plus une sorte d’horreur intérieure.
Deux styles qui sont en fait très différents.
L’imaginaire occidental a mythologisé les nazis, pas les soviétiques
C’est un facteur culturel massif.
Dans la fiction occidentale :
- Les nazis ont été associés au surnaturel (rituels occultes, reliques, expériences paranormales).
- Les soviétiques stalinistes ont été associés à l’espionnage, à la froideur technocratique, à la répression politique.
Autrement dit :
- Les nazis sont devenus des “méchants pulp”.
- Les staliniens sont restés des “forces grises de la bureaucratie totale”.
Dans Cthulhu, où l’horreur doit être spectaculaire, baroque ou cosmique, les nazis se prêtent naturellement au jeu.
Le stalinisme exige un traitement plus réaliste et oppressant, moins compatible avec les codes pulp.
Le stalinisme comme “ennemi intérieur” ne permet pas d’aventure classique
L’un des principes implicites du jeu de rôle est :
Les personnages joueurs peuvent agir, explorer, enquêter, s’opposer.
Or, sous un régime stalinien :
- tout mouvement est suspect,
- toute parole est un risque,
- toute rencontre peut être une dénonciation,
- les PJ n’ont pas de marge d’action.
Narrativement, cela provoque :
- un sentiment d’étouffement (volontaire historiquement, oppressant dans le cadre du jeu),
- une difficulté à faire vivre une aventure,
- un risque de frustration ludique.
Le nazisme, même dans sa monstruosité, crée souvent des enjeux clairs, des espaces de jeu, des missions, des oppositions identifiables.
Dans un cadre Cthulhu, le nazisme + occultisme fonctionne immédiatement
L’Appel de Cthulhu repose sur :
- des secrets,
- des cultes,
- des rituels,
- des artefacts étranges,
- des forces surnaturelles.
Le nazisme fictionnel s’accorde aisément avec ces éléments :
- expériences ésotériques,
- sociétés secrètes,
- expéditions archéologiques,
- obsession mystique.
Cette dimension existe très peu, voire pas du tout, dans le stalinisme.
La logique stalinienne est matérialiste, rationaliste, antimystique, même quand elle est totalitaire.
Donc difficile de mettre un culte du mythe de Cthulhu au cœur du NKVD…
Le stalinisme, pour être bien intégré, exige une approche « horror politique »
Pour utiliser l’URSS stalinienne dans un JDR, il faut changer totalement d’approche :
- horreur bureaucratique
- paranoïa institutionnelle
- peur de la surveillance
- impossible distinction entre alliés et ennemis
- impossibilité d’agir librement
- horreur diffuse plutôt que visible
Ce serait un excellent cadre lovecraftien, mais :
- plus psychologique,
- plus subtil,
- plus lent,
- plus angoissant que Indiana Jones rencontre Nyarlathotep.
Un style très différent, que peu de MJ osent ou souhaitent aborder.
Conclusion
nazisme et stalinisme ne sont pas interchangeables en fiction.
- Le nazisme offre un antagoniste pulp, spectaculaire, simplifié.
- Le stalinisme impose un totalitarisme intérieur, labyrinthique, bureaucratique.
- L’un se prête à l’aventure immédiate ; l’autre à l’horreur diffuse.
- L’un “attaque de l’extérieur”, l’autre “dévore de l’intérieur”.
Dans Cthulhu, cela produit des styles d’horreur totalement différents.
Et le fascisme italien : nature, fonctionnement et spécificités ?
Le fascisme italien (1922–1943) est un système politique autoritaire instauré par Benito Mussolini après la Marche sur Rome. C’est l’un des premiers régimes totalitaires européens du XXᵉ siècle, mais il possède des caractéristiques qui le distinguent du nazisme et du stalinisme, ce qui explique sa place particulière dans les analyses politiques comme dans la fiction.
Une idéologie centrée sur l’État
Le fascisme italien repose sur l’idée que l’État est la valeur suprême :
« Tout dans l’État, rien contre l’État, rien en dehors de l’État. »
Cela implique :
- une fusion entre l’État, la nation et le parti ;
- une soumission de l’individu au collectif étatique ;
- une valorisation de la discipline, de l’ordre et de l’unité.
Contrairement au nazisme, qui valorise une hiérarchie raciale, le fascisme italien exalte avant tout l’État comme entité abstraite, presque sacrée.
Un totalitarisme « ritualisé » et théâtral
Le fascisme italien fonctionne beaucoup par symboles, rituels, mythes et esthétique :
- chemises noires,
- saluts romains,
- uniformes militaires,
- architecture monumentale,
- propagande visuelle et sonore,
- cérémonies publiques.
La dimension théâtrale, quasi liturgique, est essentielle.
On parle parfois d’un totalitarisme performatif.
Mais sur le plan concret, l’État fasciste fut moins totalisant que le modèle nazi ou soviétique : certains contre-pouvoirs informels (l’Église, les grandes familles industrielles, l’armée) ont subsisté.
Un rapport particulier à la violence
Le fascisme italien utilise :
- les milices (squadristes),
- l’intimidation,
- la violence politique ciblée,
- l’emprisonnement et la répression.
Mais il n’a pas mis en place un système exterminateur ou génocidaire comparable au nazisme.
La violence fasciste est :
- souvent instrumentale, destinée à contrôler et intimider ;
- moins systématique ;
- plus diffuse dans la société.
Cela ne la rend pas moins oppressive, mais identifie une nature différente.
Le corporatisme : un pilier économique et social
L’une des spécificités du fascisme italien est son corporatisme, c’est à dire :
- la suppression des syndicats libres ;
- leur remplacement par des corporations encadrées par l’État ;
- la réconciliation forcée du travail et du capital.
En théorie, c’est un système harmonieux.
En pratique, c’est un contrôle du monde du travail et une marginalisation des revendications ouvrières.
C’est un outil de pacification sociale… autoritaire.
Impérialisme et nostalgie de Rome
Le fascisme italien nourrit une vision :
- impérialiste (Éthiopie, Libye),
- colonialiste,
- nostalgique de la Rome antique.
Il veut refonder un empire méditerranéen.
Cette dimension mythologique nourrit tout l’imaginaire fasciste.
Une dictature plus fragile et moins idéologique que d’autres
Comparé au nazisme et au stalinisme, le fascisme italien :
- est idéologiquement moins rigide ;
- repose davantage sur le culte du chef ;
- s’adapte par opportunisme ;
- garde des zones de compromis (Église, monarchie).
C’est parfois vu comme un autoritarisme dynamique plutôt qu’un totalitarisme totalement fermé.
Son système s’est effondré dès 1943, ce qui montre une certaine fragilité structurelle.
En fiction (et jeux de rôle), pourquoi est-il difficile à utiliser ?
En narratologie, le fascisme italien pose problème car il :
- manque d’un « grand antagonisme clair » (comme le nazisme raciste),
- repose sur une oppression interne moins spectaculaire,
- relève plus du contrôle social que de la domination mystique ou pseudoscientifique,
- s’appuie sur la bureaucratie et la ritualisation plutôt que sur une horreur flamboyante.
Il est :
- plus gris,
- plus interne,
- plus social que mythologique.
C’est un régime autoritaire, oppressant, violent, mais qui ne se traduit pas aussi facilement en archétypes pulp ou occultes.
Pour un cadre lovecraftien, il se prête davantage à :
- une paranoïa d’État,
- une surveillance diffuse,
- une ambiance administrative oppressante,
- des secrets politiques enfouis dans la machine étatique.
On est là aussi comme pour le stalinisme dans une horreur bureaucratique plutôt qu’ésotérique.
Comme évoqué en réponse à ton commentaire sur le scriiipt, on traite du début de la période Stalinienne dans notre scénario Magnitogorsk mais pour le coup on est dans de l’horreur lovecraftienne (et sociale forcément…) pas dans du pulp. Mais ça m’intéresse toujours d’avoir des retours sur notre traitement de ce contexte, le scénario est gratuit sur notre page itch.io n’hésite pas à y jeter un œil et à nous dire !
Je regarde dès ce soir sur mon ordi perso.
xcellent texte.
On avait effectivement en tête, à un moment, de publier quelque chose sur les totalitarismes au sens large sur scriiipt, en essayant justement de sortir du face à face quasi automatique avec le nazisme. L’idée était de balayer différentes formes de régimes autoritaires des années 20 à 50, pas seulement les “classiques” déjà très balisés par la culture pulp.
Mais en te lisant, je me rends compte qu’on n’avait sans doute pas encore les bons outils pour penser certains de ces régimes autrement qu’en décor historique. Le fascisme italien, par exemple, ne nous semblait pas offrir ce type de fonctionnement parano, diffus, presque administratif, que tu décris très bien. On le voyait surtout comme un autoritarisme théâtral et violent, mais pas comme une machine à suspicion généralisée.
Ton texte dit bien ce qui bloque souvent côté jeu de rôle. Ce n’est pas tant la documentation que la difficulté à faire jouer un système de peur intérieure sans perdre les joueurs. Et ça donne clairement envie de revenir sur ces cadres, avec une approche moins pulp classique et plus axée sur l’angoisse politique et sociale.
Il y a aussi un point délicat côté table : la suspicion et la parano sont des ressorts très puissants, mais aussi très dangereux en jeu de rôle. Dans le jdr Paranoïa (excellent jdr que je recommande), ça fonctionne parce que la trahison fait partie de la mécanique et du contrat ludique, et qu’on est clairement dans le registre du rire et de l’excès.
En revanche, chercher à mettre en scène une “vraie” parano, façon 1984, au sein même d’un groupe de joueurs peut vite devenir inconfortable, voire contre-productif. À mon sens, une des solutions consiste justement à faire l’inverse : garantir une confiance absolue entre les personnages joueurs, et déplacer toute la suspicion vers l’extérieur. Un modèle comme la vieille série Mission Impossible fonctionne bien pour ça : les PJ peuvent faire semblant de se trahir, manipuler, jouer des doubles jeux, tout en sachant que, quoi qu’il arrive, ils se soutiennent. Ce n’est peut-être pas le choix le plus “réaliste”, mais c’est souvent le plus sain et le plus jouable.