EOIM, ou le désir d’ouvrir

EOIM n’est pas né d’un système de règles, mais d’un chemin. Un chemin traversé par la spiritualité, l’engagement politique, la pratique du kendo, la danse et, plus largement, par une même interrogation : comment rencontrer l’autre sans le réduire à ce que l’on croit déjà savoir de lui ?

Je viens du catholicisme et je suis pratiquant, mais d’un catholicisme que je ne peux concevoir que comme une ouverture. La pensée de Maurice Zundel a profondément nourri cette vision. J’y découvre une foi qui ne repose pas sur l’affirmation d’une puissance qui s’imposerait de l’extérieur, mais sur une présence qui se révèle dans la relation, dans l’intériorité et dans le dépouillement. Dieu n’y occupe pas toute la place ; il rend au contraire possible une place pour l’autre.

Cette intuition a largement façonné EOIM. Croire ne signifie pas posséder une vérité, mais accepter de demeurer devant le mystère. C’est reconnaître que l’autre est toujours plus grand que l’idée que l’on se fait de lui et que le « Grand Autre », qu’on le nomme Dieu, transcendance ou mystère, échappe à toute définition définitive.

Les Éoims portent quelque chose de cet héritage. Ils ne viennent pas imposer une vérité parfaite ni restaurer un ordre idéal. Ils apparaissent lorsque des possibles se ferment. Ils s’incarnent dans le monde, acceptent ses limites et cherchent à rouvrir ce qui semblait condamné. Sans être une traduction théologique du christianisme, cette idée rejoint profondément ma manière de vivre la foi : rien ne se transforme depuis l’extérieur. Pour toucher le monde, il faut accepter d’être touché par lui.

Cette conviction spirituelle rejoint naturellement une réflexion politique. Si chaque personne possède une dignité irréductible, alors cette dignité a nécessairement des conséquences dans la manière dont nous organisons notre vie commune. Mon engagement politique pour LFI participe de cette cohérence, mais c’est surtout la notion de sorofraternité qui me semble importante : la possibilité de construire du commun sans effacer les différences.

Je ne cherche pas un monde où tout le monde penserait de la même manière. Ce serait une nouvelle forme de fermeture. Ce qui m’importe est de préserver l’espace de la rencontre. Dans EOIM, cette idée prend notamment la forme de LHOI. LHOI n’est pas seulement une force hostile ; il est tout ce qui fige, tout ce qui prétend qu’il n’existe plus d’alternative, que l’histoire est terminée, que certaines frontières sont naturelles ou que certaines personnes peuvent être oubliées. Il apparaît chaque fois qu’une réalité contingente se présente comme une nécessité immuable.

EOIM est ainsi un jeu du doute, non pas du doute paralysant, mais de celui qui demande : « Et si les choses pouvaient être autrement ? »

Le kendo a également nourri cette vision. Derrière l’apparence du combat, ce qui m’y touche n’est pas la destruction de l’adversaire mais la qualité de la rencontre. Le geste n’existe que parce qu’il y a quelqu’un en face, quelqu’un qui résiste, oblige à être pleinement présent et donne son sens à l’action. Il faut s’engager sans devenir aveugle, décider sans cesser d’écouter.

Cette expérience a profondément influencé ma manière d’imaginer les conflits dans EOIM. Je ne voulais pas d’un jeu où l’opposition se résumerait à une valeur à vaincre. Je voulais que l’on puisse se demander ce que l’autre cherche réellement, pourquoi il résiste et ce qui pourrait rendre possible un déplacement mutuel. L’autre n’est pas seulement un obstacle ; il est celui grâce à qui quelque chose peut advenir.

La danse m’a apporté une autre compréhension : celle du mouvement. Elle m’a appris que la vie ne réside pas dans l’immobilité mais dans l’équilibre toujours recommencé entre stabilité et transformation. Même lorsqu’un corps semble immobile, il respire, s’ajuste et prépare déjà le mouvement suivant.

Cette expérience se retrouve au cœur d’EOIM. KHAOS n’y représente pas simplement le désordre ; il symbolise le devenir, la transformation, la possibilité. À l’inverse, LHOI est aussi ce qui se referme sur sa propre forme jusqu’à rendre tout changement impensable. Une loi, une identité, une mémoire ou une certitude peuvent devenir vivantes ou mortifères selon qu’elles demeurent ouvertes à la transformation ou non.

Au fond, toutes ces expériences convergent vers une même question : comment accueillir l’autre sans le réduire ?

La foi m’enseigne que l’autre peut être le lieu d’une présence qui me dépasse. La politique me rappelle que cette conviction doit prendre corps dans le monde réel. Le kendo me confronte à une altérité concrète et irréductible. La danse m’apprend que toute relation authentique est mouvement.

EOIM est né à la croisée de ces chemins. C’est pourquoi les personnages n’y sont pas d’abord définis par leur capacité à vaincre. Leur véritable question est rarement : « Comment gagner ? » Elle est plutôt : « Qu’est-ce que je peux ouvrir ici ? » Puis : « Qu’est-ce que cette ouverture permettra aux autres de devenir ? »

Car ouvrir n’est jamais décider à la place de l’autre. C’est rendre possible son propre chemin.

J’ai également souhaité qu’EOIM demeure un univers profondément spirituel sans devenir une doctrine. Les figures de Méranéa, de l’Entrelacs, de KHAOS ou des Éoims n’ont pas vocation à expliquer le divin. Elles permettent plutôt d’habiter certaines questions : qu’est-ce qu’une présence qui se donne ? Que signifie s’incarner ? Comment aimer sans posséder ? Comment rester fidèle sans devenir immobile ? Comment conserver une mémoire sans en faire une prison ?

Je n’attends pas d’EOIM qu’il apporte des réponses définitives. J’espère simplement qu’il permette de vivre et de jouer ces interrogations.

Au fond, tout s’organise autour d’un même verbe : ouvrir. Ouvrir une relation, une mémoire, une possibilité politique, une certitude ou une rencontre. Ouvrir une place en soi pour celui ou celle qui n’est pas soi. Ouvrir enfin notre regard à ce qui nous dépasse.

EOIM est né de ce désir. Non pas celui de construire un monde parfait, mais celui de préserver, au cœur même de l’imperfection, un passage. Un espace où il reste possible de dire que rien n’est totalement achevé, que tout n’est pas écrit, qu’un autre peut encore entrer dans l’histoire et que sa présence peut encore nous transformer.

Tant que cette possibilité demeure ouverte, alors l’autre, comme le Grand Autre, peut encore être accueilli.

Haïku

Une porte bat
dans le vent du Grand Mystère.
L’autre entre en moi.

Tanka

Je garde ouverte
la blessure de la porte
entre deux mondes.
En accueillant l’étranger,
je deviens aussi passage.

Psaume

Loué soit le seuil qui ne possède aucune maison.
Louée soit la serrure qui rêve d’être oubliée.
Louées soient les cartes quand elles perdent leurs frontières comme les arbres perdent leurs feuilles pour apprendre une autre géographie.

J’ai vu des poissons traverser le ciel avec dans leurs nageoires les archives du futur.
J’ai vu une montagne ouvrir les yeux et demander son nom à une rivière.
J’ai vu les morts déplacer leurs racines afin de faire de la place aux enfants qui n’étaient pas encore nés.

Alors une voix sans visage a dit :
« Ce qui demeure vivant n’est pas ce qui conserve sa forme, mais ce qui accepte d’être traversé. »

Et les portes ont commencé à pousser sur les branches des forêts.
Et les frontières ont fleuri comme des coquelicots dans une langue oubliée.
Et les armures ont donné naissance à des oiseaux.

Alors le danseur est devenu chemin.
Le combattant est devenu écoute.
Le croyant est devenu question.
La question est devenue lumière.
Et la lumière n’éclairait rien.
Elle faisait de la place.

Ô Grand Autre, toi qui habites les interstices, les hésitations, les respirations entre deux certitudes,
préserve en nous la porte inachevée.

Que nos mémoires ne deviennent pas des prisons.
Que nos fidélités ne deviennent pas des statues.
Que nos vérités gardent une fenêtre ouverte vers l’inconnu.

Car le monde ne meurt pas lorsqu’il change de forme.
Il meurt lorsque plus rien n’y entre.
Et tant qu’une seule fissure demeure dans le mur des nécessités,
tant qu’un seul visage imprévu peut encore apparaître à l’horizon,
tant qu’une seule étoile traverse les archives du réel avec ses poches pleines de possibles,
alors l’Entrelacs continue de respirer,
et la création reste inachevée.

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