Après une année de cheminement dans la prière, dans l’oraison silencieuse et dans l’ouverture à l’Esprit Saint (EFVE École française de Vie dans L’esprit), je reviens à l’Écriture avec un regard renouvelé, plus intérieur, plus attentif, mais aussi plus exigeant. Ce que je pouvais autrefois lire sans trop de heurt devient soudain plus aigu, plus dérangeant. J’y reconnais le signe que ma foi s’enracine réellement, qu’elle ne se contente plus de mots, mais qu’elle cherche la vérité de Dieu dans toute sa profondeur.
En relisant la Bible, en tenant ensemble l’Ancien et le Nouveau Testament, une tension apparaît en moi. D’un côté, je reçois la révélation lumineuse que Dieu est amour, telle que l’exprime l’apôtre Jean. De l’autre, je rencontre certains récits anciens où Dieu semble commander ou cautionner des violences extrêmes, allant jusqu’à l’anéantissement total de peuples entiers. Je ne peux pas ignorer honnêtement cette tension. Elle traverse mon cœur et devient une prière, parfois même une lutte intérieure.
Lorsque j’entends ce passage du livre de Samuel où il est dit d’aller frapper Amalek, de ne rien épargner, ni les hommes, ni les femmes, ni les enfants, ni même le bétail, mon cœur se serre. Une parole comme celle-ci heurte profondément l’image que j’ai d’un Dieu d’amour. Elle fait naître en moi une interrogation presque instinctive : cela peut-il vraiment venir de Dieu ? Est-ce ainsi que Dieu agit ? Et si ce texte est dans l’Écriture, que dois-je en faire dans une foi chrétienne centrée sur le Christ ?
Je sens qu’il est important de ne pas fuir ce trouble. Il ne s’agit pas pour moi d’affaiblir la Bible, ni de la justifier à tout prix, mais d’entrer dans une intelligence plus profonde de ce qu’elle est. Ma foi catholique ne me demande pas de lire ces textes de manière brute, comme s’ils étaient un enregistrement direct et parfait de la volonté divine exprimée sans médiation. Elle m’invite à reconnaître que Dieu a parlé à travers une histoire humaine, avec ses limites, ses violences et ses manières de penser.
Je comprends alors que le peuple d’Israël n’était pas hors du monde. Il vivait au milieu d’autres nations, dans un temps où la guerre était omniprésente, où la victoire était toujours interprétée comme l’action du dieu que l’on servait. Dans ce contexte, dire que Dieu avait ordonné une guerre ou une destruction totale correspondait aussi à une manière d’exprimer que Dieu donnait la victoire et qu’il fallait lui rester fidèle sans compromis. Le langage lui-même portait une forme d’absolu propre aux récits anciens, une manière de dire la radicalité sans entrer dans le détail historique comme je le ferais aujourd’hui.
Mais même en tenant compte de cela, quelque chose demeure difficile pour moi. C’est ici que la lumière du Christ devient décisive. Car pour moi, chrétien, Dieu ne se révèle pas seulement dans des paroles anciennes, mais dans une personne vivante. Jésus ne commande jamais de tuer. Il ne justifie aucune extermination. Il se tient du côté des faibles, des blessés, des pécheurs, et il va jusqu’à donner sa propre vie plutôt que de prendre celle des autres. En lui, Dieu ne détruit pas, il se livre.
Dès lors, je ne peux plus comprendre ces anciens récits comme l’expression ultime de ce que Dieu veut. Ils deviennent pour moi le témoignage d’un chemin, celui d’un peuple qui apprend progressivement à connaître Dieu, mais qui le perçoit encore à travers ses propres représentations, parfois marquées par la dureté du monde qui l’entoure. Ce que je reçois dans ces pages, ce n’est pas seulement une parole sur Dieu, c’est aussi une parole humaine sur Dieu, déjà inspirée, mais encore en maturation.
Je peux alors relire ce passage autrement. Non plus comme un commandement à reproduire, mais comme une trace de cette lutte intérieure où l’homme cherche à être fidèle tout en projetant sur Dieu ses propres logiques. Amalek peut aussi devenir pour moi une figure, non d’un peuple à exterminer, mais de ce qui, en moi, résiste à Dieu, de ce mal que je tolère parfois et que la vie spirituelle m’appelle à combattre sans compromis. Cette lecture, déjà présente chez les Pères et Mères de l’Église, ne nie pas la difficulté du texte, mais elle le déplace vers un combat intérieur, là où l’Évangile me conduit.
Ainsi, loin de détruire ma foi, ce type de passage peut l’approfondir. Il m’oblige à ne pas m’arrêter à une compréhension immédiate, à ne pas enfermer Dieu dans des images anciennes, mais à chercher son vrai visage. Et ce visage, pour moi, c’est celui du Christ, doux et humble de cœur, qui révèle un Dieu qui n’écrase pas mais relève, qui ne prend pas mais se donne.
Je peux alors demeurer dans une forme d’humilité devant l’Écriture. Je n’en gomme pas les aspérités, je ne prétends pas tout résoudre, mais je garde une confiance essentielle : Dieu est amour, et rien dans l’Écriture ne peut, en définitive, contredire ce que le Christ a révélé pleinement. Ce que je ne comprends pas encore devient alors pour moi un lieu de prière, un espace où l’Esprit Saint peut continuer à m’enseigner, patiemment, comme il l’a fait tout au long de l’histoire du salut.
Dialogue imaginaire de Maurice et Thérèse
Dans un lieu de silence, presque hors du temps, deux voix se rencontrent. L’une est ardente, enracinée dans l’oraison intérieure et l’expérience vive de Dieu ; l’autre est intérieure, lumineuse, habitée par une douceur pénétrante qui cherche à purifier l’image de Dieu jusque dans ses racines les plus secrètes.
Thérèse d’Avila
Mon frère, lorsque je lis certains passages de l’Écriture, je dois vous avouer que mon âme en est troublée. Moi qui ai connu le Seigneur comme une présence si douce, si pleine d’amour, comment puis-je entendre dire qu’il ordonne la mort des petits enfants ? Cela ne ressemble pas à Celui que j’ai rencontré dans l’oraison.
Maurice Zundel
Votre trouble est juste, et je dirais même qu’il est nécessaire. Il est le signe que vous avez vraiment rencontré Dieu. Car lorsque Dieu touche une âme, il ne peut plus être confondu avec les images violentes que l’homme s’est fabriquées. Ce que vous ressentez, c’est le refus intérieur d’attribuer à Dieu ce qui appartient à la misère humaine.
Thérèse
Alors faudrait-il penser que l’Écriture se trompe ?
Zundel
Je ne dirais pas cela. L’Écriture est vraie, mais elle est vraie comme une histoire vivante, une histoire de relation entre Dieu et l’homme. Et dans cette relation, l’homme parle de Dieu avec ce qu’il est encore. Il projette, sans toujours s’en rendre compte. Ce que nous lisons, c’est la trace d’un chemin, non une photographie parfaite de Dieu.
Thérèse
Je comprends. Dans l’oraison aussi, il m’est arrivé de croire comprendre Dieu, puis de découvrir que j’avais mêlé mes propres pensées à ce que lui me donnait. Il faut beaucoup d’humilité pour reconnaître cela.
Zundel
Exactement. Et l’humanité a dû apprendre lentement cette humilité. Au temps des guerres anciennes, les hommes pensaient que Dieu voulait les mêmes victoires qu’eux, qu’il combattait comme eux. Ils mettaient dans sa bouche leurs propres violences. Mais Dieu n’était pas absent pour autant. Il travaillait lentement leur cœur.
Thérèse
Mais alors, ces paroles très dures, que signifient-elles pour nous aujourd’hui ? Faut-il les laisser de côté ?
Zundel
Non, il ne faut pas les rejeter. Il faut les traverser. Elles dévoilent quelque chose de très précieux : non pas Dieu, mais l’homme sans Dieu pleinement accueilli. Elles nous montrent jusqu’où peut aller une religion lorsqu’elle n’est pas encore purifiée par l’amour. Et en cela, elles nous avertissent.
Thérèse
Elles seraient donc comme un miroir… non de Dieu, mais de nous-mêmes ?
Zundel
Oui. Et c’est là que le Christ devient la clé. En Jésus, il n’y a plus aucune ambiguïté. Dieu ne tue pas, il se livre. Dieu ne détruit pas l’ennemi, il l’aime jusqu’à mourir pour lui. À partir de là, tous les anciens textes doivent être relus. Non pas supprimés, mais transfigurés.
Thérèse
Transfigurés… comme l’âme qui passe des premières demeures aux plus intérieures, où tout devient lumière et vérité.
Zundel
C’est une très belle image. L’Écriture elle-même a ses demeures. Certaines sont encore marquées par l’obscurité du monde. Et puis, peu à peu, la lumière grandit, jusqu’à ce que Dieu se révèle pleinement comme amour infini.
Thérèse
Alors, lorsque je lis ces massacres attribués à Dieu, je peux dire intérieurement : « Seigneur, ce n’est pas ainsi que tu es, mais c’est ainsi que l’on t’a compris à un moment du chemin » ?
Zundel
Oui. Et vous pouvez ajouter : « Et moi-même, Seigneur, combien de fois ai-je encore des images violentes de toi ? Combien de fois est-ce que je te prête mes peurs, mes jugements, mes duretés ? »
Thérèse
Cela devient alors une prière… une purification… plutôt qu’un scandale fermé.
Zundel
Exactement. Le scandale demeure, mais il s’ouvre. Il devient passage. Ce qui était obstacle devient appel. Et l’Esprit Saint, que vous avez appris à écouter, vous conduit vers cette vérité intérieure : Dieu est infiniment humble, infiniment non-violent, infiniment amour.
Thérèse
Je reconnais bien là mon Seigneur. Celui qui ne force jamais, qui attend, qui se donne en silence. Celui qui ne prend rien, mais qui donne tout.
Zundel
Et c’est à partir de cette expérience que vous pouvez relire toute l’Écriture. Non pas en juge extérieur, mais en témoin intérieur. Ce n’est plus le texte qui définit Dieu contre votre expérience, c’est Dieu vivant qui vous apprend à lire le texte.
Thérèse
Alors, même les passages les plus durs deviennent, mystérieusement, un lieu de rencontre… non avec la violence, mais avec la vérité.
Zundel
Oui. Car au fond, Dieu n’a jamais cessé d’être amour. Ce qui change, c’est notre regard qui s’ouvre. Et lorsque le regard devient pur, alors même les ombres de l’Écriture révèlent, en creux, la lumière vers laquelle elles conduisent.
Un silence demeure. Non plus un silence de trouble, mais un silence habité. Comme si, au cœur même de la question, une paix plus profonde avait commencé à naître.
Haïku
Dieu dit « amour »
et pourtant crie le sang,
mon cœur écoute
Tanka
Je lis ta Parole,
et mon cœur se déchire
entre deux visages.
Mais dans le Christ offert
ton silence devient paix.
Psaume
Seigneur, je marche vers toi dans la Parole,
et ta Parole me trouble.
Je l’ouvre comme on ouvre une porte sacrée,
et parfois c’est un cri qui m’accueille.
Tu es amour, je le sais,
mon âme l’a goûté dans le silence,
dans cette présence douce
où rien ne s’impose et tout est donné.
Et pourtant, me voici devant ces pages anciennes,
où ton Nom semble mêlé au fracas des armes,
où l’homme tue en croyant t’obéir,
où la terre boit le sang des innocents.
Seigneur, est-ce toi ?
Ou bien est-ce nous qui avons parlé en ton Nom
avec nos peurs, nos violences, nos ténèbres ?
Alors je me souviens de ton Visage,
celui que nul ne peut défigurer :
le Christ, pauvre et livré,
le Christ qui ne prend pas mais se donne,
le Christ qui pardonne en mourant.
C’est vers lui que je reviens,
comme à une source claire
au cœur d’une forêt obscure.
Et dans ce retour, tu m’enseignes doucement
que ta Parole est un chemin,
qu’elle traverse nos ombres
pour nous conduire à ta lumière.
Tu ne détruis pas, Seigneur,
tu patientes en nous.
Tu ne condamnes pas,
tu transformes.
Et même dans les pages les plus dures,
tu creuses un passage secret,
un appel plus profond
que la violence des mots.
Apprends-moi à lire avec ton Esprit,
à ne pas m’arrêter à la lettre qui blesse,
mais à chercher ton souffle
là où il gémit encore.
Car je le crois, Seigneur :
tu es amour,
et tout, même ce que je ne comprends pas,
est en marche vers cette vérité.
Amen.
Quel cadeau pour mon chemin dans la foi parfois tumultueux parfois tenebreux et parfois dans la joie et la douceur d une grâce et encore trop rarement dans la paix intérieure. Ce texte est une homélie qui guide vers la prière intérieure dans l oraison. ♥️🥰🙏🕊️🙏🕊️🙏🕊️