Critique du recueil Fantasmes (dont Anne Vassivière)

Il y a, dans tout recueil de nouvelles collectives, une promesse ambiguë. Celle d’une pluralité de voix, certes, mais aussi d’une dispersion inévitable. Les lecteurs familiers des vieux magazines de science-fiction, Astounding Science-Fiction, Weird Tales, savent à quoi s’en tenir : les sommets y côtoient sans transition des textes mineurs, parfois oubliables. L’hétérogénéité n’est pas un défaut accidentel, elle est la condition même du genre.
C’est dans cette disposition d’esprit que j’ai abordé Fantasmes. Non pour y chercher une unité, encore moins une ligne éditoriale homogène, mais pour y retrouver une voix précise : celle d’Anne Vassivière.
Car il arrive que, dans ces ensembles disparates, une écriture fasse rupture, non pas en surplomb, mais en intensité.

L’écriture comme incarnation : Anne Vassivière

La nouvelle d’Anne Vassivière tient précisément à cela : une puissance d’incarnation rare. Là où beaucoup de textes se contentent d’exposer une situation ou un dispositif érotique, elle travaille la densité même de la présence. Son personnage ne se donne pas comme une figure narrative, mais comme une réalité en train d’advenir.
Il y a, dans son écriture, une attention minutieuse aux modulations de l’intériorité, non pas un simple dévoilement, mais une exploration. Le fantasme, chez elle, n’est pas un objet figé : il est mobile, instable, traversé de tensions. Il se déploie dans un espace où le désir n’est jamais totalement assignable.
Cette qualité confère à son texte une dimension presque paradoxale : il est à la fois profondément singulier et immédiatement reconnaissable. On croit y retrouver des expériences, des sensations, comme si la fiction révélait moins qu’elle ne réactivait.
C’est peut-être la raison pour laquelle l’association avec le jeu Clair-Obscur : Expedition 33 s’impose : cette capacité à faire exister des êtres fictifs avec une intensité qui déborde leur statut de création.
Mais au-delà de cet effet de présence, c’est aussi une position esthétique qui s’affirme. Vassivière s’inscrit dans une écriture du désir affranchie, ou du moins distanciée, des schémas hérités d’une tradition longtemps structurée par un imaginaire masculin. Elle ne renverse pas frontalement ces codes : elle les dissout, les déplace, les rend obsolètes.
Son texte est, en ce sens, non seulement le plus abouti du recueil, mais aussi le plus contemporain, au sens plein du terme : celui qui transforme les formes plutôt qu’il ne les reproduit.

L’épuisement du motif : Léa Grosson

À l’autre extrémité du spectre, la nouvelle de Léa Grosson donne à voir un phénomène inverse : non pas une absence d’intention, mais une déperdition progressive de sa promesse.
Le point de départ est pourtant porteur : une boîte noire, espace de transformation, seuil vers une altération possible du réel. Tout y est pour installer un trouble, un déplacement, peut-être même une dérive fantastique.
Mais ce potentiel demeure à l’état d’esquisse.
Le texte semble se replier sur lui-même, renonçant à explorer ce qu’il a pourtant ouvert. La trajectoire du désir y apparaît non comme un cheminement, mais comme une énumération implicite, une suite d’expériences réduites à leur valeur d’accomplissement. Le fantasme n’est plus un espace de tension ou d’invention : il devient un inventaire.
Cette réduction produit un effet de vacuité. Là où l’écriture de Vassivière creuse et densifie, celle-ci semble lisser, accélérer, simplifier. On pourrait y voir l’influence d’une esthétique contemporaine marquée par les formats courts, par une logique de saisie immédiate, mais transposée ici, elle perd en efficacité ce qu’elle gagne en rapidité.
Plus problématique encore est l’impression d’un retour à des formes attendues du désir, masculin, comme si le texte reconduisait sans distance critique des schémas déjà largement fixés. Non pas tant dans ses motifs que dans sa manière de les traiter : sans résistance, sans friction, sans véritable nécessité.
Il en résulte une impression d’inachèvement, presque de renoncement. (C’est ce qui me déplait dans la Dark romance.)

Une esthétique de l’écart

Entre ces deux textes, Fantasmes déploie une série de variations dont la qualité reste profondément inégale. Certaines voix parviennent néanmoins à trouver un ton propre.
La nouvelle de Claire Von Corda, notamment, produit un effet singulier : une écriture brutale, presque abrasive, mais qui laisse deviner un travail stylistique très maîtrisé. Cette tension entre rugosité apparente et construction sous-jacente évoque, par moments, l’énergie d’une Virginie Despentes, non dans l’imitation, mais dans une même manière de faire affleurer la violence sans la neutraliser.
Ces fragments de réussite ne suffisent pourtant pas à compenser l’impression générale de discontinuité.

Lecture fragmentée, mémoire sélective

Lire Fantasmes, c’est finalement faire l’expérience d’une attention intermittente. On avance, on décroche, on revient. Certains textes s’imposent, d’autres s’effacent aussitôt lus.
Ce mode de lecture n’est pas étranger au format, mais il produit ici un effet particulier : celui d’une mémoire sélective, presque involontaire. Et dans cette mémoire, une voix domine nettement.
Celle d’Anne Vassivière.
Comme souvent dans ce type de recueil, c’est vers elle que l’on revient, non par fidélité, mais par nécessité. Comme si, au milieu du fragmentaire, une forme de cohérence ne pouvait exister qu’à l’échelle d’une seule écriture.
On en vient alors à formuler un désir paradoxal : que cette pluralité s’efface, le temps d’un livre, au profit d’une unité plus exigeante.
Non plus un recueil de voix, mais une voix capable, à elle seule, de faire recueil.

Haïku

Recueil disjoint,
une voix tient la nuit,
les autres s’effacent.

Tanka

Pages inégales,
désir qui parfois respire,
souvent se répète.
Une seule voix demeure,
et fait corps avec l’absence.

Psaume

Je lis parmi les fragments,
et chaque page promet plus qu’elle ne donne.

Je marche dans un livre multiple,
où les voix se croisent sans toujours se rencontrer.

Certaines parlent à peine,
éphémères comme un souffle sans mémoire,
déjà dissoutes dans l’oubli du lecteur.

D’autres s’attardent,
frappent doucement mais longtemps,
comme une présence qui insiste.

Il en est une qui demeure.

Non par autorité,
mais par justesse.

Elle ne montre pas le désir,
elle le cherche,
elle le transforme,
elle le rend incertain, donc vivant.

Et je reviens vers elle
comme on revient vers un lieu plus réel que les autres.

Car au milieu du multiple,
je ne retiens qu’une seule nécessité :

qu’une voix, parfois,
suffit à faire livre.

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