La statue demeure assise sous un parasol de dentelle, presque immobile au milieu d’un monde qui s’effrite. La pierre est fendue, le visage marqué, les vêtements rongés par le temps. Les plantes, les branches et les feuilles mortes semblent lentement reprendre possession du lieu. Tout porte ici la trace de l’érosion, des intempéries, des saisons accumulées. Pourtant, les yeux restent clos et les mains conservent leur geste de recueillement.
Malgré le temps qui passe, malgré l’érosion, malgré les pluies et les vents, la prière demeure. L’oraison, la méditation, le silence intérieur restent la force d’une âme lorsque tout ce qui semblait solide commence à disparaître.
Autour de cette figure paisible, le monde paraît entrer dans un long crépuscule. Le vieux monde se meurt et le nouveau tarde à apparaître. Entre les deux s’étend un clair-obscur inquiétant, cette heure incertaine où les anciennes certitudes ne protègent plus personne et où les formes nouvelles n’ont pas encore trouvé leur nom. Alors surgissent les monstres : ceux de la peur, de la solitude, de la violence, du ressentiment, du désir de domination. Ils prospèrent dans cet entre-deux.
Et pourtant, l’image ne parle pas de désespoir.
Car sous la matière abîmée demeure une présence. Sous les fissures demeure un visage apaisé. Sous les feuilles mortes attend déjà la prochaine saison. Il reste l’espérance.
Les jeunes gens, filles, garçons, non genrés, héritent peut-être moins d’un monde que d’un chemin. Ils redeviennent nomades, non parce qu’ils n’auraient plus de patrie, mais parce qu’ils comprennent que leur véritable demeure ne peut plus être seulement un territoire, une institution ou une certitude héritée. Ils marchent, cherchent, rencontrent, dressent des campements provisoires, puis repartent. Ils apprennent à porter peu, à partager davantage et à reconnaître dans l’autre une présence plutôt qu’une menace.
Et leur prière n’est peut-être plus seulement prononcée dans les temples.
Leur marche devient prière.
Leur attention devient oraison.
Leur fraternité et leur sororité deviennent méditation.
Leur refus de désespérer devient espérance.
Ils avancent dans le clair-obscur, parmi les ruines du vieux monde et les monstres de l’interrègne, sans encore connaître le visage du monde qui vient.
Mais ils marchent.
Et peut-être est-ce déjà cela, leur prière.
Haïku
La pierre sous la pluie,
Le vieux monde perd son nom,
Une aube demeure.
Tanka
Sous la pierre usée,
Le silence veille encore.
Le monde se défait.
Des nomades prennent route,
Leur espérance pour feu.
Psaume des nomades
Heureux celui qui demeure assis
Quand les murs autour de lui se fissurent,
Car il apprend que rien ne demeure
Et que pourtant tout peut être aimé.
La pluie tombe sur la pierre,
Le vent efface les noms,
Les saisons rongent les visages
Et les royaumes retournent à la poussière.
Mais le souffle demeure.
Non pas celui qui commande au vent,
Non pas celui qui arrête les eaux,
Mais le souffle léger
Qui entre et qui sort,
Qui ne possède rien
Et ne demande rien.
Le vieux monde se meurt.
Le nouveau monde tarde à apparaître.
Entre eux s’étend une longue nuit,
Un pays sans frontières
Où les monstres naissent de nos peurs.
Ils disent :
« Prends pour toi.
Ferme ta porte.
Défends ton nom.
Méfie toi de l’étranger. »
Mais celui qui prie écoute plus profondément.
Il entend sous le tumulte
Le pas d’une fille sur le chemin,
Le rire d’un garçon près du feu,
La voix de celle ou de celui
Qui ne veut porter aucun des anciens noms.
Ils viennent sans armée.
Ils viennent avec leurs sacs,
Leurs blessures,
Quelques objets inutiles et précieux,
Un peu de pain,
Un peu d’eau
Et la mémoire des êtres aimés.
Ils redeviennent nomades.
Ils ne demandent plus :
« Quelle terre est à moi ? »
Ils demandent :
« Avec qui puis-je marcher ? »
Ils ne demandent plus :
« Quelle vérité dois-je vaincre ? »
Ils demandent :
« Quelle présence puis-je accueillir ? »
Ils ne demandent plus :
« Comment sauver le monde ? »
Ils demandent :
« Comment être présent
À celui qui marche aujourd’hui près de moi ? »
Alors leur marche devient prière.
Lorsqu’ils partagent l’eau,
Ils prient.
Lorsqu’ils écoutent avant de répondre,
Ils prient.
Lorsqu’ils refusent d’humilier leur ennemi,
Ils prient.
Lorsqu’ils contemplent sans posséder,
Ils prient.
Lorsqu’ils s’arrêtent devant un arbre,
Une pierre,
Un animal,
Un visage inconnu
Et reconnaissent qu’il existe sans leur appartenir,
Ils prient.
Ils savent que toute chose passe.
La jeunesse passe.
Les maisons passent.
Les frontières passent.
Les religions passent.
Les civilisations passent.
Même le souvenir de nos noms passera.
Mais cela ne rend pas l’amour inutile.
Cela le rend urgent.
Car la fleur qui ne dure qu’un matin
N’en est pas moins belle,
Et la main que l’on devra un jour lâcher
N’en mérite que davantage d’être tenue.
Ainsi, au milieu du clair-obscur,
Quand surgissent les monstres,
Ne cherche pas d’abord une arme.
Assieds-toi.
Respire.
Regarde le monstre.
Reconnais en lui une peur
Qui pourrait aussi habiter ton propre cœur.
Puis relève-toi
Et marche.
Marche avec celles et ceux
Qui ne savent pas davantage que toi
Où conduit le chemin.
Que personne ne marche devant comme un maître.
Que personne ne marche derrière comme un serviteur.
Que chacune et chacun trouve sa place
Dans le cercle fragile des vivants.
Et lorsque viendra la nuit,
Faites un feu.
Partagez le pain.
Gardez un silence.
Puis racontez-vous les histoires
Du monde qui s’est défait
Et celles du monde qui pourrait naître.
Car l’espérance n’est pas de savoir
Que demain sera meilleur.
L’espérance est de marcher vers demain
Sans abandonner aujourd’hui
La tendresse,
La justice
Et la joie.
La pierre s’effrite.
Le vent souffle.
La route continue.
Et dans le cœur des nomades
Demeure une prière sans temple :
Puissions-nous ne rien posséder
Qui nous empêche d’aimer.
Puissions-nous ne rien craindre
Qui nous empêche d’accueillir.
Puissions-nous marcher assez légèrement
Pour entendre encore le monde respirer.
Et lorsque le nouveau monde apparaîtra enfin,
Puissions-nous avoir appris
À ne pas en devenir les maîtres,
Mais simplement
Les hôtes.

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