En reprenant l’ensemble de Marmo je suis retombé sur ce scénario du jeu de rôle Marmo pour des enfants de 6 à 12 ans. Et je me souviens.
Lorsque j’ai écrit ce scénario en 2003, mon intention n’était pas de parler d’une religion comme d’un danger ou d’une menace, mais au contraire de montrer qu’aucune foi ne doit être confondue avec les personnes qui prétendent parler en son nom. Je voulais raconter comment la souffrance, la peur et la colère peuvent rendre quelqu’un vulnérable aux discours simplistes qui promettent la vengeance en se présentant comme une forme de justice. À travers le parcours de Rachid, mon but était de montrer qu’une personne peut commettre une faute grave sans pour autant être réduite à cette faute pour le reste de sa vie.
Je voulais également transmettre l’idée que comprendre les raisons d’un acte ne signifie pas l’excuser. Rachid souffre, il a été manipulé et il agit sous le coup de la colère, mais cela ne l’exonère pas de sa responsabilité. Le chemin qu’il doit suivre n’est pas celui de l’impunité mais celui de la vérité, de la reconnaissance de ses actes et de l’acceptation de leurs conséquences.
Une autre intention importante était de lutter contre les préjugés. Le scénario montre à plusieurs reprises les dangers du jugement hâtif, qu’il soit fondé sur l’origine sociale, la religion, l’apparence ou l’appartenance à un groupe. L’injustice subie par Farid fait écho à celle dont Rachid pourrait lui-même être victime si les autres décidaient de le définir uniquement par ce qu’ils imaginent de lui. Je souhaitais rappeler qu’une société juste ne peut pas se contenter de soupçons, de rumeurs ou de stéréotypes, mais doit chercher les faits et écouter chaque personne avec équité.
Je voulais aussi défendre l’idée que la justice et la vengeance sont deux choses différentes. La souffrance de Leila est réelle, mais elle ne justifie pas de répondre à la violence par une nouvelle violence. Le récit cherche à montrer que soutenir une victime, l’écouter, la croire et l’accompagner est plus juste que prétendre agir à sa place en cédant à la colère.
J’avais également à cœur de transmettre une vision profondément humaniste de la responsabilité. Chacun des personnages est invité à répondre de ses actes : Rachid pour l’agression qu’il a commise, le jeune supporter pour sa participation à l’agression de Leila, le shérif pour son erreur de jugement, et les habitants pour leurs préjugés. Personne n’est présenté comme entièrement bon ou entièrement mauvais. Chacun demeure capable de reconnaître ses erreurs et de faire un pas vers ce qui est juste.
Enfin, je souhaitais montrer que la foi, la conscience morale, la mémoire des êtres aimés et le désir de faire le bien peuvent parfois conduire vers une même vérité. C’est pour cette raison que le scénario ne donne jamais une explication unique à l’expérience vécue par Rachid. Mon intention n’était pas d’imposer une réponse théologique, mais de laisser place à la réflexion personnelle. Ce qui importe n’est pas de savoir avec certitude quelle voix parle à Rachid, mais le fait qu’il comprenne qu’aucune parole de haine, de vengeance ou de domination ne devient juste simplement parce qu’elle prétend parler au nom de Dieu.
Au fond, mon objectif était d’écrire une aventure pour enfants qui parle de dignité humaine, d’empathie, de responsabilité, de refus du racisme et des amalgames, de recherche de la vérité, de capacité à reconnaître ses fautes et de possibilité de choisir un chemin meilleur après avoir commis une erreur. C’était, avant tout, un récit sur la justice, le discernement et l’espoir.
Haïku
Dans le bois ancien
je retrouve ma lumière
sous la colère
Tanka
Vingt-trois ans plus tard
je relis l’enfant en moi
parmi les flammes
et je reconnais encor
le chemin vers la justice
Psaume
Je me retourne vers les pages d’autrefois,
et je n’y trouve pas la haine que certains auraient voulu y voir.
J’y retrouve une question posée à hauteur d’enfant :
que faire de la colère lorsque l’injustice nous blesse ?
J’y retrouve un jeune homme perdu,
des enfants qui refusent de détourner le regard,
et une lumière qui ne force personne,
mais qui indique un chemin.
Je voulais dire qu’une faute demeure une faute,
et qu’aucune souffrance ne la transforme en vertu.
Je voulais dire qu’un être humain est plus vaste que son pire geste,
et que la justice demande davantage de courage que la vengeance.
Je voulais dire que les préjugés condamnent avant de comprendre,
que les foules se trompent,
que les certitudes peuvent devenir des prisons,
et que la vérité demande parfois de revenir sur ses propres jugements.
Je voulais dire qu’aucun nom sacré ne blanchit la violence,
qu’aucune parole de domination ne devient juste
parce qu’elle se pare des couleurs de la foi.
Je voulais dire que l’on peut tomber,
être manipulé,
s’égarer,
et pourtant retrouver la route.
Aujourd’hui, après vingt-trois années,
je reconnais encore ces intentions.
Comme une petite clochette dans le vent,
elles continuent de tinter.
Et si je devais résumer ce vieux récit,
je dirais simplement :
choisis la vérité plutôt que la peur,
la responsabilité plutôt que la fuite,
la justice plutôt que la vengeance,
et la lumière plutôt que le feu de la colère.
♥️♥️♥️