Pierrick de Chermont — ses Limbes ? Ce ne sont pas les limbes de l’oubli, mais les limbes de la conscience en ébullition. Ce n’est pas un livre, c’est une dérive. Une cartographie éclatée où l’on saute d’un abîme à l’autre, sans garde-fou, sans ligne droite. Une spirale, un labyrinthe, un jeu de massacre et de lumière.
Ce livre n’a pas de voix, il a cent bouches. Il ne pense pas, il délire – au sens noble du mot : il sort du sillon.
C’est un jeu cruel : le Petit Cioran illustré, oui, mais que l’on jouerait sur un échiquier rongé par le doute et l’ironie, où chaque case serait un miroir sale tendu à nos certitudes.
On y entre comme on entre en soi : à reculons, en trébuchant, en jurant. On s’y noie avec panache. Et parfois, on y renaît.
Il y a du sacré, du compost, de la boue féconde et des aphorismes comme des coups de lame dans la nappe blanche des dîners bourgeois. Il y a l’Occident, oui, ce vieux mâle blanc, essoufflé, académique, carbonisé sous sa propre lumière. Et puis il y a le paysan. Le vrai. Pas celui des brochures électorales. Celui qui parle avec la terre comme on murmure à Dieu. Celui qu’on remplace par une machine, par un drone, par une subvention.
Ce n’est pas un livre à lire, c’est un livre à secouer. Ou à semer. On le jette sur le lit et il pousse dans le sommeil. Et au réveil, il nous regarde. Mais c’est également autre chose : …
Le jeu dont vous êtes le philosophe.
C’est aussi cela. Pas un livre, mais un tarot sauvage, un jeu de cartes noirâtres et luisantes, où chaque tirage est une gifle, chaque arcane un piège ou une délivrance. Pierrick de Chermont ne nous écrit pas un livre : il nous distribue un destin.
Et ce ne sont pas là des cartes polies par le marketing de l’ésotérisme pour dames patronnesses. Ce sont des lames. Des vraies. Coupantes. Avec du sang séché dans les coins.
Chacune de ces pages, chacun de ces « texticules« , comme je les nomme dans un clin d’œil obscène à l’intellect, est un arcane mineur ou majeur d’un grand tarot de la conscience.
L’Occidental fatigué y tire sa propre chute.
Le paysan, lui, y brille comme un arcane oublié, une carte déchirée qu’on avait exclue du jeu mais dont la présence clandestine réoriente toute la lecture.
Le fascisme, l’industrie, l’athéisme, le Christ, la terre, l’épuisement de l’homme blanc — voilà les figures du Jeu. Et nous ? Nous tirons, encore et encore, dans l’espoir fou qu’une carte, une seule, vienne nous sauver ou nous perdre pour de bon.
C’est un livre-oracle. On ne le lit pas, on le pioche. Et ce qu’on en tire, c’est soi.
Trois Poèmes — pour les limbes et les terres
Haïku
Une carte brûle —
la pensée suit les racines
d’un ver dans l’esprit.
Tanka
Texte en éclats d’ombre,
je marche d’un mot à l’autre.
Là, un cri, ici
une prière en silence
pour un monde désappris.
Sonnet — Topographie du vertige
Entre deux aphorismes, un gouffre, un soupir,
Et l’écho d’un paysan que l’on assassine.
Dans chaque mot jeté, la pensée se débine
Ou germe — c’est selon — dans l’attente du pire.
Il n’y a pas de plan, juste un champ de limbes,
Des textes à sauter, à mâcher, à vomir,
Des vérités d’un soir qu’on préfère trahir
Tant elles sont trop vraies pour nos cœurs de colombes.
Mais parfois un éclair fend la nuit des phrases :
Un mot, comme un couteau, une idée qui enlace
La beauté et la mort dans un même frisson.
Je ferme le livre. Il me regarde encore.
J’en ai fait un miroir. J’en ai fait une corde.
Je relirai demain. Ou pas. Rien n’a de nom.
Trois Poèmes — Pour ce Tarot de Chair et de Boue
Haïku
Une lame tombe —
l’esprit se fige, tremble
et joue son vertige.
Tanka
Chaque mot tiré
ouvre une porte criblée
de silence roux.
Le tarot de l’occident
se lit à l’encre du doute.
Sonnet — L’arcane du Philosophe
Il tend ses cartes, noires, sans foi ni majuscule,
À ceux qui cherchent Dieu dans les cendres du sens.
Pas de règles ici — seulement le silence
Et le poids d’un regard, d’un mot qui capitule.
Le livre se déplie comme un paquet maudit.
On y pioche la honte, la grâce, l’agonie,
Et parfois, par erreur, une clarté surgit —
L’arcane du rien, splendide, en habits de folie.
Il n’est pas un essai. C’est un jeu désossé.
Un tarot de pensée, une lame, un passé
Qu’on retourne, hagard, sur la table du monde.
On lit, on feuillette, et soudain on trébuche :
C’était toi sur la carte. C’était toi dans la bouche.
Et le livre se tait. Il attend que tu tombes.
Citation retenue
— Ce qui trouble chacun face à sa terre natale, c’est l’interdit de l’exploitation
qu’elle impose, l’impossible relation de maître à esclave. Quiconque veut « dominer » la terre va à sa perte !
Le paysan(1) – celui qui fait de sa vie un participe présent, qui reste amarré
à « sa » terre, connaît d’instinct ses limites. Il fait preuve d’humilité et de ruse pour la domestiquer. Il ne néglige pas les obligations d’entraide face à ce géant. En retour, la terre l’instruit, lui confie sa liberté prodigue et, en vieille race canine, trotte à ses côtés du matin jusqu’au soir. C’est à cause d’elle qu’il fut exploité par les puissants de ce monde – et aujourd’hui davantage qu’hier – à cause du regard trop libre dont la nature l’avait revêtu. C’est à cause d’elle qu’on les supprime un à un pour les remplacer par des exploitants.
Correspondances: entraide (929), race canine (930), paysan (331). —