Mathieu
Le matin s’ouvrait comme une poitrine haletante sous l’effort. La vallée ruisselait encore du gel de la nuit, mais déjà les primevères dressaient, insolentes et tendres, dans la terre retournée par les sabots. La résurrection, c’est d’abord ça : la boue, le fumier, l’humide des choses en train de pourrir, et pourtant, dans cet amas d’humus, la pousse verte qui s’entête. Je l’ai vue, cette résurrection, dans les paumes calleuses du vieux berger, quand il a repris son bâton après des mois de silence, regardant l’horizon sans rien dire, mais tout était déjà dit.
Thomas
Que voulez-vous que je vous dise de plus que l’évidence du vice racheté par sa splendeur même ? J’ai vu les hommes renaître dans les lieux les plus infâmes, entre deux crachats et un sursaut d’orgueil. La vraie sainteté n’a jamais eu la propreté des nappes blanches ; elle s’est roulée dans la fange, elle a aimé la fange, et c’est là qu’elle a germé, entre les craquements des chaînes et les rires gras des bourreaux. Celui qui ne descend pas au plus bas ne peut jamais vraiment se relever. C’est dans le craquement des os brisés que la lumière entre ; pas dans vos sermons parfumés.
Jeanne
Celui qui ressuscite doit d’abord consentir à être entièrement détruit. Non pas amoindri, non pas diminué, mais réduit en cendres, soufflé par le vent même de l’indifférence divine. Et dans ce néant, s’il reste un souffle, un dernier fil d’espérance qui ne réclame rien, alors peut naître cette chose si rare que vous nommez grâce. Mais qu’elle soit douloureuse ! Qu’elle brûle et dépouille ! Il faut accepter de tout perdre, même l’idée de soi, pour renaître dans la lumière de l’arbre éternel sans la vouloir.
Saïd
C’est un combat, une montée, une ruée d’âmes en marche vers la plaine ensoleillée. Et j’entends encore les cloches, là-bas, dans la cathédrale du vent, porter cette joie plus haut que les cimes. Oui, c’est cela : une joie rugissante, têtue, qui ne demande pas la permission d’exister. La Résurrection n’est pas un apaisement, elle est une victoire, une clameur levée contre la nuit. Et nous sommes là, debout, le front offert à l’éclair du matin, invincibles dans notre misère même.
Mathieu : « Oui… La vie pousse toujours, même dans le ventre de la terre la plus froide. »
Thomas : « Et c’est dans la souillure même que la splendeur éclate. »
Jeanne : « Que tout soit perdu, et alors, tout sera donné. »
Saïd : « Frères, c’est l’heure de se lever ensemble, le jour nous appartient ! »
Haïku
Sous la pierre close,
le silence éclate en fleurs —
un pas hors du temps.
Tanka
Les chaînes rouillées
au fond du tombeau cèdent
un cri s’élève.
L’éclair fend la nuit profonde
et l’homme redevient feu.
Sonnet Fracturé
Le roc était scellé, la nuit pleine et pesante,
Mais voilà qu’un frisson court sous la lourde dalle.
Un vent jamais soufflé, une lumière pâle
Ont fendu l’horizon d’une clameur naissante.
Il ne reste plus rien des prières tremblantes,
Ni l’ombre des regrets, ni l’austère rafale ;
Car sous l’humiliation, l’âme se fait étale
Et boit le vin brûlant des grâces éclatantes.
Ô matin souverain, d’un coup d’aile insoumis,
Tu renverses la peur, l’orgueil et les abîmes,
Et dans nos cœurs battants, tu fais fleurir l’orage.
Nous sommes des vivants, debout dans l’infini,
Des éclats de lumière arrachés à la cime,
La plaie grande ouverte… et pourtant, le visage.
<3