Puzzles de l’éternité

— Où l’univers tient dans la paume de l’Amour

Il y a des années, deux, trois peut-être, je m’étais assis — oui, assis — au bord même de l’univers. Au seuil du tout, au seuil du rien. Et là, dans l’infini du silence, au bord du vertige sans fond, j’avais vu se dresser l’Arbre. L’Arbre de lumière. L’Arbre sans racines terrestres, mais dont chaque racine plongeait dans les battements du cœur de l’Amour. Et cet Amour, je l’appelle désormais Dieuxe, non pas Dieu, non pas Déesse, non pas Père, non pas Mère, mais Dieuxe, l’Amour sans frontière et sans bord, l’Amour qui ne se laisse ni borner, ni genrer, ni enfermer dans la langue des puissants.

Depuis ce jour, j’ai commencé à rêver, et puis à écrire. Ce rêve s’est fait chair de papier et d’encre dans un jeu, Éoim, gardien·nes de la terre et des âmes. Là où les joueureuses sont plus que des êtres, plus que des corps, plus que des mémoires : iels sont des Éoim, esprits de l’éternel Khaos, lutteureuses contre l’engloutissement de la Lhoi, ce néant froid, ce vide sans saveur, cette certitude qui fige et qui tue.

Mais ce n’est pas de cela que je viens parler aujourd’hui, non, ce n’est pas cela qui me brûle au bout de la plume. C’est un éclair, une vision, un surgissement, venu d’un simple arbre, quelque part, sur le blog de Laurence Délis, et aussitôt me revinrent les mots du livre de Job, ce cri ancien face à l’incompréhensible. Et là, je le vis : le puzzle de l’éternité.

Non pas un puzzle chronologique, non pas cette mécanique désuète du temps, de l’avant et de l’après. Non. Mais un puzzle vivant, un puzzle qui s’étale dans toutes les directions, où les pièces ne s’emboîtent pas par leur bord, mais par leur âme. Un puzzle sans commencement ni fin, sans dessus ni dessous. Où la nuit d’angoisse de mes vingt ans, ce soir tremblant après avoir lu L’Herbe du Diable et la Petite Fumée, peut venir s’ajuster, sans heurt, contre la pièce sanglante de Wounded Knee. Non par la logique du temps, mais par celle, plus vaste, plus haute, plus terrible et plus belle, de l’Amour, de la Demande de Pardon, de la Correspondance des Cœurs.

Ainsi l’univers s’ouvre devant l’œil de l’âme :
tout y est lié, tout y est proche pour qui aime, tout s’éloigne pour qui ne sait plus aimer.

Et dans cette immense page, dans cet infini livre de Dieuxe, l’Arbre contemple toutes choses :
Les choses advenues et les choses rêvées,
Les choses mortes et les choses encore à naître,
Les actes accomplis et ceux seulement imaginés.

Et dans cet espace, le « Je Suis » naît éternellement du « J’Aime », et le Souffle, l’Esprit, le Vent de l’invisible, circule sur toutes ces pièces mêlées, les reliant, les tissant, les appelant à être plus qu’elles-mêmes : à être relation, à être pardon, à être amour.

Le temps n’existe pas.
Seul existe le lien.
Seule existe la Foi, cette confiance sans preuve, ce saut sans appui, cette énergie folle et féconde qui défie les lois de la Lhoi, qui brave le froid, qui fait fleurir l’inimaginable dans les ruines du probable.

Et c’est ainsi, ainsi seulement, que j’entends la réponse de Dieuxe à Job.
Ce n’est pas une explication.
C’est une ouverture.
C’est un vertige.
C’est un appel à contempler, sans comprendre peut-être, mais en aimant, infiniment.

Haïku

Entre deux éclats,
la main de l’éternité
pose un seul pardon.

Tanka

Pas de temps ici,
seulement l’amour qui lie
les peines perdues.
Un souffle entre les mondes
et l’arbre veille, immense.

Sonnet brutal et bancal

Il n’est point de chemin que l’Amour n’ait foulé,
Ni de nuit si profonde où son feu ne s’incline.
Dans le fracas des jours, dans l’angoisse marine,
Chaque pièce égarée retrouve sa clarté.

Là, sans ordre tracé, sans l’aiguille du temps,
L’univers est dressé dans l’instant suspendu.
Et les âmes s’assemblent en puzzle défendu,
Par le souffle qui lie l’infini au présent.

Alors je me tiens là, au bord de l’impossible,
Sous l’Arbre illuminé, dans le vent indicible,
Et je vois : tout est là, tout est déjà donné.

Le temps n’est qu’un mirage. L’Amour seul est l’espace.
Dieuxe tisse les liens qu’aucune main n’efface.
Et tout recommence. Et tout est pardonné.

Une réflexion sur “Puzzles de l’éternité

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