Le Roi Famine de Léonid Andreïev

Le Roi Famine ?
Putain merde, c’est un miroir. Un de ces miroirs qu’on brise après s’y être vu, tant il reflète l’abjection et l’orgueil dans leur plus obscène parade.

Je ne vous parlerai pas ici d’un théâtre pour notables rassasiés, engoncés dans leur velours crasseux. Non. Ici, c’est la chair qui hurle, c’est l’os qui fend la peau, c’est l’œil crevé d’avoir trop pleuré. Andreïev, ce funambule du désespoir, tend son fil au-dessus d’un abîme : celui de la misère, de la révolte, et de l’infernale jouissance qu’en tirent les puissants.

Le Roi Famine n’est pas une pièce, c’est un blasphème. Une procession de spectres couronnés, la Mort en robe de bal, la Faim en diadème d’arêtes de poisson. Les bourgeois y dansent, ventres ronds et cœurs creux, pendant que les CREVE-LA-FAIM —cette troupe magnifique et puante de haillons et de bouches béantes — deviennent eux-mêmes des rouages, des roulements grinçants dans les usines rouillées du néant.

Vous les voyez ? Ces pauvres types suintant l’huile et le désespoir, engloutis sous le vacarme des presses, silhouettes crucifiées sur les roues de l’Industrie. Et face à eux, des vieillards pestilentiel de parfum frelaté et le vice satisfait, riant dans les banquets de la honte, torchant leurs bouches grasses avec des lambeaux de conscience.

Andréïev n’a pas écrit une pièce. Il a vomi un monde.

Son Roi Famine, ce n’est pas un personnage, c’est un règne. C’est le règne de la bouche pleine qui insulte la bouche vide. C’est notre temps, c’est demain, c’est cette heure même où, dans un RER suintant la pisse et la publicité mensongère, une femme ploie sous le poids d’un enfant qui pleure de faim pendant qu’à deux pas, on vend l’éternité en flacons Chanel.

Et vous croyez que cette farce est morte ? Non ! Elle se rejoue, chaque jour, dans la grande scène de nos marchés financiers, dans le marbre froid des sièges sociaux où les actionnaires, rois faméliques d’un autre genre, dévorent les chairs invisibles des damnés modernes.

Mais le rire, dans tout cela ? Ce rire gras, ce rire cruel, ce rire que même la Faim n’arrive pas à éteindre… Ce rire est la dernière gifle, l’ultime orgie des repus avant la grande dévoration.

Trois Poèmes pour sceller l’infamie :

Un Haïku

Ventre éclaté d’or,
une main vide s’élève —
le pain tombe bas.

Un Tanka

Dans la rue fendue,
Des pas lourds sans lendemain,
Hurle une fillette —
Sous les nappes de velours,
Le vin rougit la bassesse.

Et un Sonnet frelaté

Dans l’antre des palais, où l’encens se dilue,
La Faim danse pieds nus sur le marbre éclatant.
Les ventres repus rient d’un rire étourdissant,
Ignorant que le sang s’épaissit dans la rue.

Les crevés, les pantins de fer et de cendres,
Font tourner l’usine, engrenages maudits,
Pendant que des banquets suintent l’ennui,
Et que la Mort, complice, y fait luire ses cendres.

Mais viendra le grand soir, la crosse retournée,
Le pain redeviendra le fruit de l’insoumis,
Et la couronne tombera, toute dorée,

Dans la fange où s’abreuvent les chiens endormis.
Alors, du fond des nuits, un cri s’élèvera :
— Nous avons faim ! Et cela suffit, roi Famine.