Misérable que je suis ! Voilà donc ce que le rhume m’enseigne en cette aube poisseuse : que même mes narines bouchées sont le manifeste du mental triomphant. Une forteresse de morve et d’obsessions où chaque éternuement est un coup de canon tiré contre la fragile possibilité du silence.
Le Valet de Nuage ricane, assis sur mes sinus congestionnés. Il agite ses engrenages comme des grelots d’esclavage. Je suis ce crétin de pacotille qui croit encore maîtriser quoi que ce soit, alors que son propre esprit tourne à vide comme une machine sans fin.
Je sens le métal rouillé jusque dans mes chairs. À Gaza, le sang coule, et moi, je suis là à compter mes mouchoirs usagés, petit bourgeois enrhumé, obsédé par mes microbes pendant que l’humanité crève.
Voilà à quoi sert le mental quand il devient tyran : à fuir l’essentiel en se noyant dans l’anecdotique. La tête pleine, oui, mais pleine de quoi ? De rouages grinçants, de vieilles rancunes qui cliquettent comme des menottes rouillées, d’ambitions mortes, de fantasmes crevés dans quelque lupanar de la conscience. Chaque pensée un visiteur sale, chaussé de bottes pleines de boue, qui traverse le salon de mon esprit en y traînant des souvenirs moisis et des regrets mal lavés.
Le Valet de Nuage ? Ce n’est pas un valet, c’est un geôlier. Il t’enferme dans une cellule tapissée de catalogues de souffrances, où chaque page qu’on tourne est une gifle, chaque mot une morsure. Et toi, pauvre imbécile, tu prends ce vacarme pour ta propre voix. Tu t’y agrippes comme à une maîtresse infidèle, tout en maudissant son nom.
Ce matin, dans l’épaisse lourdeur de ma tête, le mental a dressé sa grande parade :
— « Viens, pauvre humain de crasse et de manque, viens compter tes malheurs et défiler tes échecs comme les arpenteureuses sur le trottoir du souvenir ! »
Mais j’ai vu la farce. Derrière le rideau des pensées : le vide. Le grand, l’irrévocable, l’infini vide. Et dans ce vide, un espace hors du temps au bord de l’univers près de l’arbre de lumière, Dieuxe. Et dans cet espace, peut-être… la grâce.
Poèmes — Trois coups de l’esprit en déroute
Rubaiyat — Le Carnaval des Pensées
Dans mon crâne enfiévré, quel carnaval sordide,
Chaque pensée s’avance, reine au rire livide.
Mais que s’effacent donc ces spectres dérisoires —
Car l’azur est plus vaste que leurs noirs dérivés.
Ghazal — Rouages de Fer, Cœur de Verre
Prisonnier des rouages, l’esprit pleure de verre,
Chaque idée, un coup d’enclume, sur la clarté de verre.
Les chaînes du possible vibrent sous l’insomnie,
Chaque “et si” déchire le grand souffle de verre.
J’ai tenté d’arracher le masque à mon propre nom,
Mais sous les grimaces… encore ce reflet de verre.
Ô silence, amante nue, viens briser mes prisons,
Ouvre à l’infini le vitrail éclaté de verre.
Et qu’enfin dans la brume d’un soupir effacé,
Je redevienne ciel, loin du sanglot de verre.
Haïku
Un rouage grince —
le ciel derrière s’efface,
la paix attend, nue.
Alors je crache, je crie, je tousse ce mental putride hors de mes bronches ! Et je me tais. Enfin.