Quand Pierre Bordage est mort, j’ai été infiniment plus triste que pour la disparition de Brigitte Bardot. J’avais découvert Bordage avec Wang, Les Guerriers du Silence, puis le cycle de l’Enjomineur. Ses romans m’ont accompagné dans des périodes entières de ma vie : il avait cette façon rare de parler au cœur autant qu’à l’imaginaire.
Un soir, dans les vestiaires après une belle séance de kendo, Olivier nous raconte qu’il vient de terminer le cycle Métro 2033 et qu’il a été emporté. Le lendemain, je le commandais à ma librairie préférée. J’ai commencé presque aussitôt.
On appelle cela une trilogie, mais c’est en réalité un seul grand roman où s’entrelacent quatre histoires parallèles : une Odyssée, une Iliade, un récit biblique et une Apocalypse.
D’ailleurs, ce dernier terme prête à confusion : on pourrait croire à un récit post‑apocalyptique, mais le texte donne plutôt l’impression que la fin n’a pas encore eu lieu, que la révélation est à venir, comme dans les apocalypses anciennes.
L’Odyssée, c’est celle d’un couple qui tente de rejoindre son monde originel.
L’Iliade, c’est la guerre qui déchire les factions pour le pouvoir central.
Le temps biblique se retrouve dans la présence de ces anges qui s’efforcent de maintenir l’équilibre et, à la fin, d’indiquer le chemin.
J’ai lu ce roman d’une traite, presque entièrement dans les transports en commun, entre le métro et le RER parisiens. Et maintenant, je ne peux plus regarder certaines stations sans imaginer les survivants, leurs communautés fragiles, la violence tapie et, parfois, la beauté âpre de ceux qui continuent à vivre parmi les rats, les ombres et les champignons. La frontière entre la fiction et la réalité s’est effacée : Bordage a colonisé mon regard.
Oui, j’ai beaucoup aimé ce roman. Il ne se termine absolument pas comme on aurait pu le prévoir : presque tous échouent, mais chacun se trouve, d’une manière ou d’une autre, renouvelé. C’est plein de tragédie et de drame, mais aussi de transformations intérieures.
Je note cependant quelques longueurs : les trois volumes répètent parfois les mêmes types d’épreuves, et le rythme s’en ressent. Mais on pardonne volontiers tant l’ensemble est puissant.
Un passage, surtout, m’a bouleversé : celui où un personnage renonce à son but. Ce moment de bascule, où un destin se reconfigure, m’a touché au-delà du livre. Peut-être parce que nous savons, au fond, qu’il arrive un moment où renoncer est une forme supérieure de lucidité.
Haïku
Sous terre on avance,
les pas résonnent d’échos morts,
une lampe espère.
Tanka
Dans le long tunnel,
la poussière porte des noms
que nul ne prononce.
Pourtant un souffle s’élève :
l’ancien monde cherche voix.
Psaume
Ô voix qui marches dans les profondeurs,
Toi qui veilles sur les couloirs où l’homme s’égare,
entends l’appel des voyageurs brisés.
Ils marchent entre les ombres,
portant des fardeaux de cendres et de mémoire.
Lorsque la guerre se lève dans le ventre de la terre
et que la haine divise les tribus du souterrain,
leur pas hésite, leurs mains tremblent,
mais Ton souffle demeure.
Tu transformes les tunnels en chemins d’épreuve,
Tu fais naître des lueurs dans les yeux épuisés,
Tu ouvres des portes que nul ne voyait.
Et même ceux qui renoncent
trouvent dans ce renoncement une aube nouvelle.
Bénis soient ceux qui cherchent encore,
car sous la pierre, dans les profondeurs du monde,
Ta révélation approche.
Oh tiens, je suis justement en train de lire les Guerriers du Silence. Je sens que je vais enchaîner sur d’autres histoires.
Les fables de l’humpur sont superbe. Et en jeu de rôle j’ai beaucoup utilisé le cylce de L’Enjomineur pour écrire une campagne se déroulant durant la révolution française.
❤️❤️❤️❤️