Quand un milieu se prend pour le pays

Ce texte a été écrit par une personne sur Facebook : Rocco Femia et je le reprends ici car il représente vraiment ce que je pense et ressent. (et merci à ma ch’tite sœur de m’avoir transmis le lien)
Rocco Femia : Editeur-journaliste italien. En France depuis 1992. En 2002, a fondé le groupe de presse EDITALIE.

Ce que j’ai retenu de la visite de Léon XIV à Paris n’est pas d’abord une image, mais une idée : l’unité n’est pas l’uniformité.

À l’Élysée, le pape l’a formulée avec une netteté remarquable : « Une société authentiquement libre n’impose pas l’uniformité, mais protège la diversité des consciences. » Quelques heures plus tard, à l’UNESCO, il élargissait cette même conviction aux peuples et aux cultures : « La communion ne supprime en rien la diversité. »

C’est cela qui m’intéresse, parce que nous parlons beaucoup de diversité sans toujours accepter ce qu’elle implique : qu’aucun milieu, aucune capitale, aucune élite ne puisse naturellement se prendre pour le tout.
C’est ici que ma critique de la veillée avec les jeunes prend son sens. Certains l’ont lue comme une attaque contre leur joie ou leur ferveur. Ils ont répondu à une question que je ne posais pas. La mienne était beaucoup plus simple : quelle France choisit-on de montrer lorsque l’on prétend montrer la France ?
Je ne reproche pas à Paris d’être Paris, ni aux intellectuels, journalistes, responsables politiques ou ecclésiaux d’exister. J’interroge le moment où un milieu particulier, parce qu’il dispose des micros, des plateaux, des institutions et des réseaux, cesse de se voir comme particulier et commence à se penser comme universel.

Le problème commence là. Ce qui est central finit par apparaître comme représentatif, et ce qui reste hors champ comme secondaire. Or la France ne tient pas dans quelques arrondissements : elle est aussi dans les villes moyennes, les campagnes, les quartiers populaires, les territoires ultramarins, les mondes ouvriers, les cultures régionales, les immigrations anciennes et nouvelles, les associations et ces millions de citoyens que l’on voit peu parce qu’ils n’ont ni les plateaux ni les micros.
Ils ne constituent pas « l’autre France ». Ils constituent la France.

Et puis il y a la paix. Là encore, Léon XIV ne choisit pas précisément le confort.
En mars dernier, Emmanuel Macron se rend à l’Île Longue, annonce l’augmentation du nombre de têtes nucléaires françaises et résume sa doctrine en une formule qui ne manque pas de franchise : « Pour être libre, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant. »
Six mois plus tard, le pape est reçu à l’Élysée. Sourires, ors de la République, protocole impeccable. Et Léon XIV explique devant son hôte que croire que l’arme nucléaire garantit la sécurité est une conviction « erronée », avant d’ajouter : « La paix n’est pas un équilibre des forces. »
Il y a des réceptions officielles qui doivent être plus confortables que d’autres.
Car le contraste est difficile à escamoter : « il faut être craint » d’un côté ; de l’autre, un pape qui affirme que la sécurité fondée sur la menace nourrit précisément une nouvelle course aux armements. Le protocole permet de sourire ensemble. Il n’oblige heureusement pas à penser la même chose.

Et c’est ce pape-là qui m’intéresse. Celui qui entre dans les palais sans devenir un élément du mobilier.
La question dépasse d’ailleurs largement Emmanuel Macron. Elle touche à cette étrange logique à laquelle nous nous sommes habitués : pour empêcher la guerre, il faudrait être toujours davantage capable de la rendre effroyable. Pour être en sécurité, accumuler de quoi anéantir l’autre et lui rappeler suffisamment clairement que nous pourrions le faire.

À force d’appeler cela « équilibre », on finirait presque par oublier ce qui tient la balance. La peur.

Or c’est précisément ce que Léon XIV refuse lorsqu’il rappelle, à l’Élysée comme à l’UNESCO, que la paix suppose d’abord de reconnaître que nous avons besoin les uns des autres. À l’UNESCO, il insiste sur une paix fondée sur la justice plutôt que sur « un équilibre instable d’intérêts » et met en garde contre les logiques de domination qui nourrissent rivalités et conflits.

La guerre est l’aboutissement extrême de ce refus de l’autre. Elle ne détruit pas seulement des vies et des villes ; elle détruit les langues, les cultures, les mémoires, tout ce qui faisait précisément la diversité d’un monde. Lorsque l’autre n’est plus celui avec lequel il faut vivre mais celui qu’il faut vaincre, soumettre ou éliminer, le mot « unité » ne veut plus rien dire.

Voilà pourquoi les deux discours de Léon XIV m’intéressent davantage que le spectacle qui a entouré sa visite. Ils parlent finalement de la même chose :
Comment vivre ensemble sans exiger que l’autre nous ressemble ?
Comment faire société sans qu’un centre prétende parler au nom de tous ?
Comment chercher la sécurité sans transformer la peur en méthode de gouvernement ?
(Et cela vaut aussi pour ceux qui ont trouvé ma critique de la veillée trop sévère).

Puisqu’ils tenaient tant à défendre le pape, je leur propose maintenant de l’écouter jusqu’au bout.
Pas seulement lorsqu’il parle de fraternité, de jeunesse ou d’espérance.
Aussi lorsqu’il vient expliquer à l’Élysée que la doctrine nucléaire sur laquelle repose la politique française est fondée sur une conviction qu’il qualifie lui-même d’« erronée ».

Là, forcément, l’exercice devient un peu moins confortable.
Mais c’est peut-être justement à cet endroit que commence la conscience.
Léon XIV a parlé.
À chacun de voir maintenant ce qu’il accepte réellement d’entendre.

Rocco Femia

Je remercie encore cette personne et j’écris ce que cela m’inspire.

Cette année, je poursuis l’écriture de haïkus et de tankas pour leur instantanéité et leur capacité à saisir le moment fugace. J’écris également des psaumes, qui cherchent à nourrir mon espérance lorsque je viens à manquer d’espoir.

Haïku

Sous l’or des palais,
L’autre n’est pas un miroir,
La paix cherche un nom.

Tanka

La voix du passant
Traverse ors et réceptions,
Refuse la peur.
L’unité garde les voix
Que le centre oublie souvent.

Psaume rythmé et rimé

Ô Seigneur des voies diverses,
Qui fais fleurir l’univers,
Garde nos cœurs de l’envers
Qui prend sa part pour la terre.

Quand la cité parle très fort,
Quand l’éclat couvre les ports,
Fais entendre encor les voix
Des humbles vivant loin des toits.

Car la France est dans les sillons,
Dans les quartiers, les horizons,
Dans les mémoires et les maisons,
Bien plus que dans les seuls salons.

On nous promet parfois la paix
Par la menace et le secret,
Mais la peur, sous son lourd manteau,
Prépare souvent les tombeaux.

Heureux celui qui vient parler
Sans devant les puissants plier,
Heureux celui qui peut nommer
L’erreur que d’autres veulent taire.

La paix n’est pas dans le canon,
Ni dans l’effroi, ni dans le nom
Des armes gardées en sommeil
Elle naît quand l’autre est pareil.

Fais-nous apprendre à recevoir
Celui qui pense autrement voir,
Et que l’unité, chaque soir,
Soit un jardin, non un miroir.

Amen.

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