Le lendemain du 1er mai pèse comme un encens qui aurait fumé trop longtemps dans une église vide. Une cendre lente, une mémoire de pas dans la rue, des poings levés qui ont baissé pour tenir un enfant ou une miche de pain. Ce n’est pas la fête du « Travail », ce mot poisseux que Pétain voulait bénir à la place du corps — c’est la fête des mains. Des mains sales, calleuses, sublimes. Des mains qui portent le monde sans l’écraser. Et dans ce matin gris, sans slogans mais avec le souvenir de l’effort, j’ai tiré cette carte : La Voix Intérieure.
Elle est venue comme vient le parfum qu’on ne sait pas décrire, mais qui hante. Comme celui que je porte aujourd’hui — un parfum conçu pour le corps vivant, le corps brûlant de désir de vie, de fatigue, de mémoire. Un parfum d’encens, oui, mais incarné : pas celui qui flotte dans les hauteurs, mais celui qui colle à la peau, aux draps, à l’amour agape pour l’autre que l’on ne voudrait pas différent. Ce parfum est le fruit d’un travail. Un travail d’alchimiste, de moinesse, de sorci·er·ère, de parfumeureuse. Une transmutation lente, obstinée, d’essences diverses en une seule caresse. Il est, ce parfum, une prière charnelle.
Et c’est exactement ce que dit la Voix Intérieure.
Elle n’est pas un cri. Elle n’est pas une révélation grandiloquente. Elle ne s’habille pas d’auréoles. Elle murmure comme le bois des bancs d’église après les vêpres. Elle ne vient pas du ciel. Elle monte du ventre, là où loge la vérité que l’on refuse d’écouter parce qu’elle n’a pas de majuscule. Elle ne veut rien prouver. Elle ne veut même pas convaincre. Elle dit : tu sais déjà. Tu sais que ce que tu vis est juste — ou pas. Tu sais que tu trahis ton âme, ou que tu marches droit, même si le monde t’accuse.
La Voix Intérieure, c’est le syndicat du cœur. C’est la cellule ouvrière de l’âme. Elle ne porte pas de costume. Elle n’a pas de programme. Mais elle a la certitude du vivant, de la main. Elle te regarde quand tu t’égares dans les applaudissements ou les injonctions. Elle attend, patiemment, que tu t’asseyes. Que tu respires. Que tu fermes les yeux.
Elle n’a pas besoin d’être prouvée. Elle est comme le parfum sur la nuque de celui ou celle que tu aimes : une évidence.
En ce lendemain de fête des mains, je me souviens que chaque être humain porte en lui ce que la bourgeoisie appelle « fainéantise » : le droit de rêver. Le droit de ne pas produire. Le droit d’écouter une voix qui ne sert à rien d’autre qu’à être. Et c’est dans ce droit-là que se cache la plus haute forme de travail : celui d’être soi sans compromis.
Alors, écoute. Respire. Ne fais rien. Et sens cette voix que personne ne peut t’enlever.
Tu la portais déjà dans le ventre de ta mère. Dans ta conversation avec Viviane sur les marches d’escalier de son perron, avant qu’elle ne meure tragiquement à 6 ans. Et elle te parle encore, même si tu l’oublie parfois.
Rubaiyat (quatrain persan, rime aaba), un Ghazal (distiques autonomes, liés par un mot ou une image récurrente — ici : « parfum »), et Haïku (vous connaissez) — écris en résonance avec La Voix Intérieure, le parfum d’encens vivant, et cette fête des travailleureuses qui n’a pas de tambours mais des battements de cœur.
Rubaiyat
Je cherche un cri dans l’encens de la chair,
Un feu discret, un refus sans éclair.
Ma voix me parle en silence, nue et fière —
Le monde se tait. Je commence à me taire.
Ghazal
Il pleut sur les mains qui bâtissent, parfum
D’encens et de sueur, dignité sans costume, parfum.
Une femme en blouse bleue caresse une rose fanée :
elle a gardé de ses gestes l’ultime coutume, parfum.
Tu peux crier à Dieu qu’il est absent, qu’il triche —
Mais il revient, parfois, sous forme de flacon, parfum.
Je t’ai cherché dans des rues vides de sens,
Je t’ai trouvé dans ma gorge, comme un jeûne qui s’allume, parfum.
Et « JE », dans les prisons doré de l’autre, écrivait
Avec son sang, une phrase, un volume, parfum.
Haïku
Encens sur la peau —
le monde est un cœur ouvrier
qui murmure : « Sois ».
❤️❤️❤️