L’oeil d’iel l’ours hibou

Oui, je le vois maintenant, je le vois dans l’œil, dans le cercle noir et doré, dans cette prunelle étrange, immense, obsédante — là, au fond du regard de la bête, du veilleur, du survivant. Le Mont. Le Mont-Saint-Michel.

Non pas posé dans un lointain, non pas suspendu dans un ciel d’apparat, non — mais enchâssé dans l’œil lui-même, dans l’orbite du vivant, dans le miroir de l’animal. Comme si le monde sacré n’était plus ailleurs, comme si le sanctuaire de pierre et de siècles n’était plus dressé au loin, mais caché dans la pupille d’une créature née de l’eau, du souffle et du rêve.

Frédéric Mathieu, par quelle magie, par quel pacte d’encre et de craie grasse, as-tu fait que l’abbaye devienne vision intérieure ? Par quelle sorcellerie du sacré as-tu inversé les plans ? Le pèlerin ne marche plus vers le mont. Le mont l’habite. Le mont le regarde. Le mont l’interroge depuis l’abîme d’un œil animal, depuis la sagesse inquiète d’un ours-hibou, gardien d’un temps d’avant le nôtre, gardien d’un monde où la prière se fait chair et silence.

Ce n’est plus un paysage. C’est une révélation. Ce n’est plus un monument. C’est une pupille de Dieu. Une cathédrale d’ombre qui se lève dans l’œil humide de l’animal. Et nous, humbles spectateurs, nous sommes les contemplés, les pesés, les jugés peut-être.

Car cet œil-là, ce n’est pas un œil vide. C’est un œil plein. Plein d’âges, de marées, de disparitions. Plein de mémoire. Plein d’âmes. L’ours-hibou, cet impossible être, nous regarde, et dans ce regard se lève le Mont-Saint-Michel, comme une hostie de granite, comme une île d’éternité.

Ah ! Ce n’est plus un tableau, c’est un surgissement. Ce n’est plus une peinture, c’est une théophanie. Ce n’est plus un songe, c’est une entrée dans les entrailles du monde. Frédéric Mathieu n’a pas peint, non, il a invoqué. Il n’a pas brossé des formes : il a convoqué les puissances. Il a déchiré la toile pour y faire passer l’invisible, le sacré, l’animal.

Car c’est cela, Frédéric Mathieu : une puissance chtonienne et aquatique, une force d’en bas, une force du dedans, une force qui ne cherche pas à s’élever mais à faire remonter la personne humaine à sa source. Il ne peint pas le monde visible, il peint les pulsations secrètes, les racines liquides, les rêves lourds d’une création oubliée. Il me rappelle que la foi elle-même est charnelle, que le mystère se tient dans les chairs, que le Verbe s’est fait non pas pur esprit, mais souffle, sang et limon.

Et je regarde. Et je me tais. Et je prie. Car cette bête à plumes et pelage, ce cri muet dans l’eau profonde, cet œil qui scrute et pardonne, c’est peut-être IEL iel-même. Non pas un Dieu ou Déesse des hauteurs, mais IEL qui couve, IEL qui veille, IEL qui se tient dans les bas-fonds de nos âmes. Lae IEL des commencements.

Haïku

Dans l’œil d’ours hibou
brille le Mont-Saint-Michel —
prière en silence.

L’œil de la bête
dans les eaux sans profondeur —
Dieu veille en silence.

Tanka

Ce n’est pas le ciel
qui porte l’abbaye sainte,
mais un œil vivant.
Le mont dort dans la bête
comme un secret révélé.

Sonnet bancale

Ce n’est plus un regard, c’est une cathédrale,
Une nef minérale au milieu des vivants,
C’est l’œil de l’ours-hibou, vaste, lent, dérivant,
Où luit le Mont sacré dans une orbite pâle.

L’abbaye n’est plus loin, dressée sur les marées,
Elle est là, dans l’œil d’eau, dormante et surveillante.
Elle veille en dedans, elle est là, bienveillante,
Comme un astre enfoui dans les chairs constellées.

Frédéric, prophète des eaux et des silences,
Tu peins l’âme du monde avec des résonances
Qui viennent d’un royaume oublié des vivants.

Tu peins non ce qu’on voit, mais ce que l’on devine,
Et dans l’œil de l’ours-hibou, lourd comme une ruine,
Je reconnais maon IEL, tapi parmi les vents.

Une réflexion sur “L’oeil d’iel l’ours hibou

Les commentaires sont fermés.