Être chrétien. Quelle question. Une question qu’on voudrait enfermer dans des dogmes, des codes, des règles qu’on récite comme un catéchisme d’antan. Mais être chrétien, ce n’est pas une doctrine figée, ce n’est pas un uniforme amidonné qu’on revêt le dimanche avant de retourner à l’oubli du monde. Ce n’est pas une armure. C’est un écart, une faille, un appel. Une blessure et une lumière. C’est tendre la main, quand tout en toi voudrait la retenir. C’est répondre au cri des autres, même quand on ne sait pas parler. C’est marcher pieds nus sur les pierres, sans exiger qu’on t’applaudisse pour ça.
Être chrétien, ce n’est pas être pur, ce n’est pas être fort, ce n’est même pas être sûr. C’est accepter d’être en errance, mais de croire à la route. Accepter d’être faible et pourtant de porter l’autre, de le hisser hors du gouffre, même si toi-même tu tangueras. C’est le refus du monde tel qu’il est, cette mascarade bourgeoise, cette boucherie financière où chacun vend son frère pour une bouchée de pain. Être chrétien, c’est dire non à l’ordre établi, et oui à l’inconnu. C’est suivre cet homme de Galilée qui ne possédait rien, pas même une pierre où reposer sa tête.
On n’est pas chrétien tout seul. Car seul, on est perdu. Seul, on se referme sur soi, et on construit des murs de morale, des prisons de pureté. Jésus n’a jamais été un homme de solitude, mais un homme de rencontres. Il marchait, il écoutait, il parlait aux mendiants, aux prostituées, aux lépreux, aux fous. C’était sa communauté. Alors que valent nos murs d’églises, nos vitraux colorés, si l’on ne tend pas la main à celui qui passe la porte ? Un chrétien seul n’est qu’une statue de sel.
Et moi, avec mes colères, mes doutes, mes fièvres, que suis-je sinon un humain errant ? Je cherche l’écho du Christ non pas dans les dogmes mais dans la main qui soulève l’autre, dans les bras qui soutiennent, dans les paroles échangées sans fard. Dans l’amitié et l’entraide. Dans ce combat quotidien contre les pouvoirs qui broient, contre les idoles d’argent qui s’imaginent éternelles. Car être chrétien, ce n’est pas se soumettre. C’est résister. Résister à la haine, à l’indifférence, à la résignation. Résister au monde des marchands du temple et ne jamais cesser d’espérer en un royaume qui n’est pas celui de César, mais celui du prochain.
Et pourtant, parfois, je vacille. Je voudrais un Christ vengeur qui renverse les tables, qui frappe les puissants d’un fouet de feu. Et puis je relis les Évangiles et je vois un Christ qui se penche, qui écoute, qui guérit. Qui donne sans demander en retour. Il n’a jamais dit qu’être chrétien serait une partie de plaisir. Il n’a jamais promis de victoires éclatantes, de trophées, d’oriflammes. Juste un chemin. Un sentier étroit. Un passage dans la mer Rouge. À nous de traverser.
Haïku adelphe
Froeur, ta main tremble,
La lumière vacille au vent –
Marchons tout de même.
Tanka nocturne
Nuit de Galilée,
Un pas dans la boue, puis l’autre –
Les foules s’effacent,
Ne reste que le regard,
Et cette voix : « Viens, suis-moi ».
Sonnet bancale
Qui donc es-tu, chrétien, pour lever l’étendard,
Si ta voix est silence et ton cœur une pierre ?
As-tu tendu la main à l’ombre solitaire,
Ou bien as-tu fui l’homme au regard sans regard ?
Si c’est aimer ton Dieu sans aimer ton semblable,
Alors brise ton livre et ferme ta maison !
Car Christ est dans la nuit, sur la route, au prison,
Dans le pain partagé, dans la face effroyable.
Être chrétien, c’est voir et c’est ne pas faillir,
C’est un bras sous le poids, c’est l’eau contre la soif,
C’est l’ami démuni qui pourtant veut cueillir
Une rose de feu sous l’éclair et l’effroi.
Marche donc sans orgueil, marche, mais souviens-toi :
Il n’est pas de foi pure où l’amour se dévoie.
L’article soulève une question essentielle : être chrétien, est-ce une question de foi ou d’engagement ? On pourrait aller encore plus loin et se demander : faut-il croire en Dieu pour être chrétien, ou bien suffit-il d’adhérer aux valeurs et aux combats que Jésus a incarnés ?
Car au-delà de la croyance, il y a une force philosophique et politique dans les paroles du Christ. Il refuse le monde tel qu’il est, il s’insurge contre l’injustice, il tend la main aux exclus. Sa parole n’est pas celle d’un prêtre enfermé dans le dogme, mais celle d’un révolté qui prône un autre ordre du monde. En cela, il est une figure intemporelle qui parle aussi aux agnostiques, aux humanistes, et même à ceux qui rejettent le christianisme en tant que religion.
Et pourtant, il y a une tension qui traverse son message. Une dualité qui rappelle d’autres figures mythologiques ou spirituelles : celle du sacrifice absolu et de la tentation de tout envoyer balader.
Quand je lis ce texte, je ne peux m’empêcher de penser que le Christ, dans sa trajectoire, n’est pas si éloigné de Lucifer. Non pas Lucifer comme simple figure du mal, mais comme le porteur de lumière, celui qui choisit de tout perdre pour que l’humanité puisse accéder au libre arbitre.
Dans la tradition chrétienne, Lucifer est celui qui refuse l’ordre divin, qui revendique une forme de liberté absolue, mais qui, pour cela, est prêt à être rejeté. Cette idée d’un renoncement radical pour un bien supérieur trouve un écho troublant dans la figure du Christ. Dans les Évangiles, il doute, il vacille, il est tenté. Sur la croix, il s’écrie même : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Comme s’il touchait du doigt une vérité insoutenable : et si son sacrifice ne servait à rien ? Et s’il n’y avait que l’absurde, le silence, et un monde voué à répéter éternellement les mêmes erreurs ?
C’est là que se joue le vrai drame christique. Il pourrait tout arrêter. Il pourrait prendre les armes, renverser César, imposer un nouvel ordre. Il pourrait céder à la colère et à l’envie de voir les puissants punis. Mais il choisit de ne pas le faire. Il choisit le chemin du renoncement, du don absolu, sans aucune garantie de victoire.
Et dans ce choix, il y a quelque chose qui résonne avec l’idée que refuser le Salut peut parfois être une forme ultime de sacrifice. Rester en arrière, porter le fardeau, accepter de souffrir pour que d’autres puissent avancer. C’est un paradoxe fascinant : et si le plus grand acte d’amour était de renoncer à l’idée même d’une récompense ?
Peut-être que la véritable question n’est pas « peut-on être chrétien sans être croyant ? », mais plutôt : « peut-on être chrétien tout en refusant le Salut ? » Peut-on suivre cet idéal sans espérer autre chose qu’un monde meilleur ici et maintenant ?
L’article parle de résistance. Résister aux injustices, aux puissants, aux idoles d’argent. Mais il y a aussi une résistance intérieure, celle qui consiste à ne pas céder au désespoir, à ne pas se transformer en juge suprême de ce qui mérite d’être sauvé ou condamné. C’est peut-être là le plus grand combat du Christ : non pas contre les pharisiens, Rome ou Judas, mais contre lui-même. Contre la tentation de renverser la table et de dire : « assez, je reprends le contrôle. »
Finalement, cette tension entre le renoncement et l’affirmation, entre le sacrifice et le désir de tout changer de force, n’est-elle pas ce qui fait du Christ une figure aussi humaine ?
Ces questions que vous soulevez sont nos plaies ouvertes dans l’esprit et ceux qui sont en chemin pour espérer être « chrétien », des vertiges où la raison vacille, des gouffres où l’on se perd sans espoir de retour. Lucifer, le porteur de lumière ? Oh, bien sûr. La lumière éclaire, mais elle aveugle aussi. Que vaut-elle si personne n’a les yeux pour la voir ? Et ce trône laissé vide, est-ce l’absence de Dieu ou l’invitation à s’y asseoir, de le laisser a chaque fois vide pour les nouvelles générations qui réinventeront leur nouvelles relation entre eux, au pouvoir ? Un siège offert à qui osera s’y consumer dans le feu de l’amour absolu, cet amour dont parle Jean : « Dieu est amour » – mais pas l’amour sage et tiède des catéchismes pour enfants bien peignés. Non. Un amour qui brûle, qui dépèce, qui exige tout et ne donne rien d’autre que lui-même en retour.
Être 100% humain n’est-ce pas devenir Dieu ? Alors l’humain ne serait qu’un dieu en loques, un mendiant qui ignore qu’il a la couronne à portée de main ? Ou bien est-ce un mensonge que l’on se conte pour supporter l’horreur du vide ? Car si c’est vrai, s’il suffit d’aimer pour toucher l’éternité, pourquoi alors sommes-nous si attachés à nos chaînes ? C’est peut-être que la liberté n’est pas là où on la croit. Faire ce que je veux ? Illusion bourgeoise. Vouloir ce que je fais ? Peut-être. Mais encore faut-il que ce vouloir ne soit pas un simulacre, un jeu de marionnettes où c’est toujours l’ombre qui tire les fils.
Et l’amour, alors ? Pas cet amour de sermons et de bénédictions, mais la puissance pure, celle qui détruit avant d’élever, qui exige avant d’absoudre. Pas un pouvoir, mais une force ? La seule force qui vaille ?
Que des questions, peut-être sommes nous plus nombreu·se·x que cela à chercher un chemin.
Aucun mot à dire. Juste lire ressentir se souvenir et remercier. Alors Merci. 🕊️🙏