Cosmopolite Stefan Zweig

Lire Zweig aujourd’hui, c’est lire un prophète déchu. Il voyait l’abîme venir, il le sentait sous ses pas, et c’est cette même abomination que je vois ramper à nouveau, dix fois plus perfide parce qu’elle se cache derrière des discours policés, derrière des médias complices et des gouvernements vendus à la peur et au contrôle. Ce livre m’a frappé non seulement par sa clairvoyance, mais par l’immense solitude qu’il laisse transparaître. Zweig, l’homme des salons littéraires, des amitiés foisonnantes, finit dans l’exil et le silence, comme nous finirons peut-être, nous, s’il nous reste encore une once de dignité à défendre contre l’hydre fasciste qui se réveille.

Et il avait raison, Zweig, de se méfier de tout État, même d’un État prétendument refuge. Il savait qu’un pouvoir, quel qu’il soit, finira par oppresser, par corrompre, par tuer. Aujourd’hui, les cendres de l’Europe sont encore tièdes, et déjà l’on y souffle pour rallumer l’incendie. Cette lecture m’a hanté parce qu’elle est un avertissement. Zweig nous crie depuis sa tombe que l’horreur n’est jamais loin, que l’humanité est une fragile façade, et que derrière, les monstres n’attendent qu’un signe pour surgir.

Mais au milieu de cette noirceur, Zweig continue de rêver à un monde sans frontières, sans murs, où l’art et la littérature abolissent les nations et les drapeaux. C’est ce rêve, ce dernier éclat d’espérance, que je veux retenir. Car si nous devons lutter, que ce soit pour ça : un monde où l’on peut encore écrire, aimer, penser, sans craindre le bruit des bottes. Un monde de paysans et d’artisans, loin de l’industrie mortifère, un monde fragile mais vivant, où chaque mot, chaque geste, chaque souffle compte.

Haïku

Sur l’abîme noir,
Zweig murmure sans patrie –
L’écho du futur.

Tanka

Lettre sur papier,
Chaque mot porte une plaie –
Fuir, partir, mourir.
Mais la mer ne garde rien,
Et les cendres sont sans port.

Sonnet bancale

Il marchait seul, dans l’ombre d’un siècle infâme,
Porteur d’un feu trop pur pour qu’il soit éteint.
Chaque lettre tremblait d’un espoir incertain,
Chaque mot saignait d’une invisible lame.

Il voyait déjà les cendres et les larmes,
Les bourreaux masqués et les justes éteints,
Les chants étranglés dans les matins sans fin,
Et l’homme traqué, sans refuge, sans armes.

Mais il rêvait encore, au bord de l’exil,
D’un monde sans murs, d’un livre libre et fragile,
D’un amour sans chaînes et d’un rire sans peur.

Son encre est notre sang, sa plume est notre voix,
Quand l’ombre revient, que reste-t-il de toi,
Zweig, sinon ce cri contre l’horreur ?

Citations de Zweig

« Pour moi, la gloire et la grandeur du peuple juif font de lui l’unique peuple qui n’aspire qu’à une Heimat de l’esprit, à une Jérusalem éternelle, tandis Buber tend à un retour à la Palestine réelle. Pour moi, ce qui fait la grandeur de la judéité, c’est qu’elle est supranationale, qu’elle est le ferment et lien de toutes les nations dans sa propre idée. Buber, lui, désire la nation juive, et je vois dans toute forme de nationalisme le danger d’une division, de la fierté, de la délimitation et de la vanité. Je suis bien curieux de savoir comment vous trouverez mon travail, j’espère pouvoir vous l’envoyer dans deux mois. »

« tu partageras mon point de vue selon lequel il n’est rien de plus calamiteux et nuisible que de jouer quinze jours au touriste, en se baladant comme le font les Américains, puis de concocter un livre à la va-vite. Si je n’ai pas été en mesure de le faire jusqu’ici, je te prie d’y voir exactement le contraire de l’indifférence, je n’exècre rien de plus au monde que la superficialité et l’ à-peu-près. »

« Je ne suis pas fier de la judéité, car je refuse d’être fier d’un accomplissement qui ne viendrait pas de moi, de même que je ne suis pas fier de Vienne bien que je sois né, et que je ne suis pas fier de Goethe parce que nous avons la même langue commune, ou des victoires de «nos» armées pour lesquelles mon sang n’a pas été versé. Toute la fierté qui se loge dans les professions de foi, que je lis si souvent, me semble révéler une incertitude, une peur inversée, l’envers d’un sentiment d’infériorité. »

« J’ai moi-même eu la naïveté de croire que les États démocratiques auraient mené avec enthousiasme un combat contre le fascisme. Mais, en réalité, ce sont les relations commerciales qui décident, et la réserve que les bureaux politiques offrent dans chaque pays aux journaux se fait clairement sentir. Voyez-vous, l’excellent combattant qu’est Heinrich Mann, dont le nom est connu dans le monde entier, ne pourra jamais publier d’essai dans un quotidien à large diffusion, de même qu’ici, en Angleterre libre, les grands quotidiens ne rapporteront pas une seule ligne d’un étranger concernant une question politique; »

« Je n’ai pas peur. Seulement il y a des heures où le dégoût paralyse l’énergie, où on aime plus assez ce pauvre bétail humain qui par peur court toujours dans la fausse direction, toujours vers le «nmacellaio³»: l’éternelle attraction du vertige crée ces sortes de panique en certaines époques, cette fascination perverse qui fait que les hommes s’empressent de baiser la main qui les presse sous le joug. »

« Donc en Autriche! Mais, mon cher ami, la lâcheté devance toujours le danger réel. Savez-vous que nos grands journaux n’osent plus un mot contre Hitler & Co. ? Pourquoi? Ils sont libres, vous dites? Mais ils ont peur de perdre leurs abonnements en Allemagne par une interdiction, donc ils écrivent dans une soumission volontaire. »

« Je n’ai rien contre les nationaux-socialistes qui écrivent honnêtement sur leurs pancartes: « Entrée interdite aux Juifs»; ça a le mérite d’être clair. Mais je déteste la lâcheté de ces officiels autrichiens qui font comme s’il n’y avait pas de différence en disant « Mes respects », dans la plus belle forme dialectale, quand ils sont dans la salle, et manifestent ensuite publiquement leur peur de passer pour philosémites, si jamais ils prononçaient un mot à l’enterrement de Schnitzler. »

« Qui achète encore des livres de nos jours, des livres aussi chers? On n’a plus rien de convenable à moins de 100 marks! L’impression de mon recueil de nouvelles est presque achevée, j’espère être encore de ce monde quand il paraîtra.« 

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