Jeanne d’Arc : Cinq poèmes Charles Péguy

Voilà ce qu’a provoqué Jeanne par la voix poétique de Péguy. Petit livre sauvé par mon épouse du pilon de son lycée.

Péguy, ton verbe roule comme la Meuse, large et inexorable, charriant la boue et l’or, le cri du martyr et le chant du paysan. Jeanne, dans tes vers, n’est pas une icône figée, mais une marcheuse, une fille de la boue, une enfant de l’eau qui devient flamme. Tu l’as tirée du tombeau froid des manuels pour la jeter dans le brasier de notre honte. Car oui, honte il y a, honte d’une époque où les bûchers sont invisibles mais tout aussi cruels, où l’on ne brûle plus les saintes mais les âmes.

Jeanne, tu as marché, et nous, vautrés dans nos canapés de velours, nous ne savons plus mettre un pied devant l’autre sans consulter nos oracles de plastique et de verre. Nous avons troqué le cheval pour la servitude volontaire, l’épée pour des slogans publicitaires. Nous avons oublié que la vie n’est pas une attente polie, mais une charge à l’aveugle contre l’impossible.

Péguy, toi qui voulais réconcilier les mains et l’esprit, toi qui rêvais d’un ouvrier instruit et d’un intellectuel manuel, sache que l’on a fait mieux : on a tout nivelé dans la médiocrité. Les mains ne savent plus bâtir, l’esprit ne sait plus penser. On répète, on ânonne, on consomme. On a vendu Jeanne aux pires d’entre nous, aux faux dévots, aux petits fascistes en manque de cause, et toi, Péguy, on t’a trahi en même temps qu’elle.

Tu parlais de crise de l’enseignement, mais c’est pire que cela : c’est une crise de la dignité, une crise de l’être. Une société qui n’enseigne pas, disais-tu, est une société qui a honte d’elle-même. Regarde-nous. Nous ne nous enseignons plus, car nous ne voulons plus rien voir. Nous nous évitons dans les reflets des écrans. Nous avons peur de nos propres ombres.

Jeanne est toujours là, pourtant, dans la brume des matins, dans le pas hésitant de celles et ceux qui osent encore croire. Mais elle est seule, si seule, et nous, nous avons déserté.

Haïku : L’éveil de Jeanne

Vent sur la prairie,
L’armure d’ombre se lève,
Un cri dans la nuit.

Tanka : La marche du feu

Dans l’eau de la Meuse,
elle trempa son vieux visage
Avant de marcher.
Les flammes lèchent ses pas,
Le ciel s’ouvre et la trahit.

Sonnet : L’Échappée de Jeanne

Elle marche encore, pieds nus dans nos mémoires,
Fillette aux yeux de braise, ombre sous l’oriflamme.
Sa voix gronde au matin comme un torrent de flammes,
Mais qui l’entend encor, dans ce siècle sans gloire ?

Les princes l’ont trahie, les lâches et les prêtres,
Les faussaires de Dieu, les marchands de néant.
Ils ont livré son nom aux bourreaux arrogants,
Pour qu’elle brûle deux fois, sans pierre ni fenêtre.

Et pourtant, quelque part, dans la nuit d’un faubourg,
Une enfant se dresse, un éclat dans le jour,
Et Jeanne renaitra, sans sabre et sans prière.

Elle marchera nue sous le ciel déchiré,
Portant l’injustice comme un feu familier,
Un spectre insoumis dans nos villes en poussière.

Ainsi va Jeanne, éternelle et trahie, pourtant vivante dans chaque révolte, dans chaque souffle qui refuse de plier. Et si nous ne sommes plus dignes d’elle, peut-être qu’elle, au moins, est encore digne de nous.