Champs de Batailles Inès Léraud et Pierre Van Hove

Ou l’histoire enfouie du remembrement.

Champs de Batailles : Sous le signe de la fêlure

Le remembrement. Un mot bureaucratique pour désigner le saccage. L’industrialisation rampante déguisée en progrès, transformant les champs en déserts, les paysans en ouvriers agricoles, et les âmes en cendres. Champs de Batailles, ce roman graphique d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, a réveillé en moi une douleur sourde, un souvenir enfoui sous des couches de silence. La violence d’État, oui, mais aussi la violence douce des techniciens, des ingénieurs, des « modernisateurs ». Ceux qui, avec un sourire, ont rasé des haies, éventré des talus, effacé les paysages et les vies.

Mon grand-père aimait les chevaux comme on aime ses égaux, avec une déférence presque sacrée. Chaque matin, il leur parlait. Pas avec ces mots qu’on jette à la volée, mais avec cette voix intérieure qui résonne entre les vivants. Il les caressait longuement, les appelait par leur nom. Ils n’étaient pas des outils. Ils étaient des compagnons, des membres de la famille.

Quand l’industrialisation est arrivée, avec ses tracteurs et ses promesses de lendemains prospères, il n’a pas cédé. Ses chevaux restaient. Même quand l’âge les rendait inutiles pour le travail des champs, il leur offrait une retraite digne, jamais l’abattoir. Une existence paisible jusqu’au dernier souffle. Pour lui, c’était inconcevable de trahir leur confiance en les envoyant mourir après des années de labeur partagé. Cet amour était une façon de résister à la brutalité d’un monde qui transformait tout en marchandise.

Cet amour des chevaux, il l’a transmis. Pas à moi directement, mais à ma sœur. Étrange, presque mystique, cet héritage. Elle ne l’a pas connu, ce grand-père qui parlait aux chevaux, mais je suis sûr que son amour des bêtes vient de lui. Sa tendresse pour les animaux, sa capacité à les comprendre sans les dominer, tout cela s’enracine dans cette lignée invisible. Quand je la vois aujourd’hui auprès de sa jument, je me dis que mon grand-père est là, quelque part, dans un souffle de vent. Ce lien-là, entre lui et elle, traverse le temps et les absences. Un fil ténu mais incassable, une mémoire vive qui murmure encore. Mon grand-père aimait ses chevaux comme il aimé ses petits-enfants : avec patience, avec respect, et une infinie douceur.
Les chevaux de mon grand-père continuent de galoper dans le cœur de ma sœur. Un legs silencieux mais précieux, comme un vieux chêne qui veille encore, même après avoir été abattu. Nous en reparlerons un peu plus loin.

Dans mon Auvergne natale, le remembrement était une guerre. Mon père, fils de cette terre, parlait avec amertume de ces « progrès » qui tuaient les chevaux, la diversité, et les amitiés nées dans les sillons partagés. Je revois Monsieur Moyen, cet homme qu’on moquait. Petit paysan, à la marge, qui refusait la norme. Il replantait des haies, découpait ses champs en parcelles minuscules, comme s’il résistait par la modestie. Aujourd’hui, on l’appellerait un visionnaire, pionnier d’une permaculture réinventée. À l’époque, il était un fou pour les jeunes agriculteurs fanatiques des gros tracteurs et des rendements à deux chiffres.

Et puis, il y a eu ce chêne. Une sentinelle, témoin muet des gestes anciens. Mon père l’a arraché. Et sur cette terre mutilée, j’ai eu cet accident de tracteur qui a failli me coûter la vie. Un avertissement, peut-être. Une foudre douce dans un ciel trop gris. Ou une protection ? je ne sais pas.

Le déclin, le souvenir, l’avenir

Dans mon village, il y avait vingt-cinq familles de paysans. Ils sont cinq agriculteurs aujourd’hui, accrochés à leurs dettes, asphyxiés par les multinationales qui achètent à bas prix ce qu’ils produisent à perte. Les terres, exsangues, reflètent le sort des hommes qui les labourent. Ce n’est plus la vie, mais une répétition mécanique, un acharnement absurde.

Et pourtant, dans cette désolation, il y a une étincelle d’espoir. Cette idée que nous pourrions désindustrialiser nos vies, réapprendre à vivre avec la nature plutôt que contre elle. Il nous faudra redevenir tous un peu paysan·e·s, un peu comme Monsieur Moyen, mais avec une mémoire plus vaste et une humilité plus profonde. Même lae dentiste ou lae médecin·e local réapprendrais à faire d’abord de la prévoyance avant de nous « chirurgier » ou de nous « médicamenter », et iel serait aussi un peu paysans·e.

Rubaiyat

Sous les chênes abattus, la terre saigne et crie,
Mais le souvenir de l’arbre persiste, défi.
Replantons nos vies dans le sol de l’humilité,
Et trouvons l’espoir dans l’ombre de l’oubli.

Ghazal

Dans le sillon profond, un cri d’antan s’élève,
La terre mutilée, sous le soc qui l’achève.

Monsieur Moyen riait, les haies étaient ses armes,
Son combat silencieux, une graine, une larme.

Le chêne abattu pleure dans le vent des plaines,
Mais chaque feuille tombée murmure nos chaînes.

Quittons la ville morte, redevenons vivants,
Sous le ciel clair d’hier, où pousse l’instant.

Une réflexion sur “Champs de Batailles Inès Léraud et Pierre Van Hove

  1. 💓❤️💓❤️🙏ahhhhh ouiiii Monsieur Moyen. 🔥✨💥✊💓❤️🐝🐛🦋🐞🦠🐇🐕🦄🕊️🕊️🕊️

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