Le râteau à foin et le solex

J’avais trois ou quatre ans. Nous habitions encore sur la place derrière l’église. C’était le temps des foins. Ma mère devait rejoindre mon père au Nira, le champ le plus éloigné, sous le village de Bergonne. Elle prit le Solex et emmena avec elle non seulement ma petite personne, mais aussi le râteau à foin, fabriqué par notre voisin, ébéniste et sculpteur à la retraite.

Nous partîmes : le râteau coincé entre ses jambes, moi « emballé » sur le porte-bagage. Cinq cents mètres plus loin, sous la grande place du village, ma cheville se prit dans la roue. Nous tombâmes. Tous deux, nous fûmes écorchés aux genoux et aux mains. Je ne sais plus si nous arrivâmes au champ ce jour-là et pûmes éprouver l’odeur du foin fraichement séché.

Ce dont je me souviens, 59 ans plus tard, c’est ce râteau à foin, le voisin qui l’avait façonné, et ce Solex, drôle d’engin qui faisait tourner la roue avant avec une pierre.

C’était le temps de mon enfance, le temps d’autres angoisses que celles d’écologie d’aujourd’hui. Mon père avait une forte personnalité. J’ai construit une rébellion douce face à lui ; ma sœur, plus tard, éprouvera de la colère. Deux réponses à la même force.

Quand je suis revenu à l’église catholique en 2018, j’ai toujours eu du mal à dire « Notre Père » ou « Seigneur ». Je préfère « Abbama » (Papa et maman en hébreu) et « Rabbouni », le mot de Marie Madeleine pour Jésus. Je ne voulais pas imaginer Dieu comme une énergie écrasante : vertigineuse, oui, et merveilleuse d’amour, la crainte étant le vertige comme en haut du grand canyon. Ce n’était pas faire outrage à mon père. Et j’ai compris cela récemment.

Haïku

Sous le vent des foins
le Solex grince et s’élance
cheville prisonnière.

Tanka

Râteau prés de nous,
Solex file sous l’été,
chute imprévue,
les genoux blessés pleurent,
souvenir qui persiste.

Trois autres haïkus

Vieille roue qui chante,
odeur d’herbe et de sueur,
l’enfance s’accroche.

Sous l’ombre des bois,
un râteau sculpte le temps,
mains d’un artisan.

Chemin de Bergonne,
Solex et râteau s’unissent,
souffle de mémoire.

4 réflexions sur “Le râteau à foin et le solex

  1. 🐾🐾🐾🙏🕊️🙏🕊️❤️✨❤️✨

    Ce vélo solex, je ne l ai jamais oublié. Il est profondément gravé dans ma mémoire. Il peinait parfois à démarrer, je revois maman pédaler dessus pour lancer le virement mécanisme. L ancêtre du vélo électrique avec plus de charme que ces vélos modernes.

  2. Le solex était un bon instrument pour se casser la figure dans les virages. J’en ai fait l’expérience ! J’ai encore un râteau à fenaison – c’est comme cela qu’on l’appelait par ici – au grenier. Je m’en suis servi pendant des années, avec un fouet de cuisine à manivelle, pour expliquer comment les satellites prennent des photos de la Terre !
    Merci pour les bons souvenirs, Stephen, et un doux et souriant bout de dimanche à toi.

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