L’irrémédiable, une folie peut en cacher une autre.

Quand je suis entré dans la salle, j’ai immédiatement pensé au film Dogville de Lars Von Trier : une scène dessinée à la craie au sol. Ici c’est avec du ruban adhésif de la poste indiquant « FRAGILE ».

Delphine Grandsart nous attendait dans le noir, de dos. La lumière s’est éteinte dans cette petite salle, et en quelques secondes de parole, nous avons plongé dans la conscience d’une femme enfermée, en quête de quelqu’un d’important.

On la dira meurtrière plus tard, des juges, des gens extérieurs à sa conscience. Laurence est seule. Elle se parle à elle-même, à une figure qu’elle façonne, qu’elle rassemble, qu’elle assemble. L’actrice s’efface, le personnage reste. Et elle fait naître une autre personne, une personne essentielle. Elle le cherche, elle le recrée.

L’argument de la pièce :
« L’irrémédiable, c’est le monologue d’un enfermement physique et mental. Incarcérée et isolée, condamnée à errer dans sa souffrance, Laurence se livre, et les retours sur son passé dévoilent les traumatismes qui ont engendré “la monstre”. Cette fiction carcérale transmet la solitude d’une femme prisonnière de sa folie et, en filigrane, questionne la criminalisation de la maladie mentale. »

Mais ce samedi soir, quelque chose s’est déclenché en moi. Elle parle de celui qu’elle aime, et dit simplement : « Il partait toujours en éclaireur ». Et j’ai basculé. Vers une autre folie, vers une autre femme qui cherche celui qu’elle aime dans les autres, au cœur des autres.

Marie Madeleine, après la mort de Jésus, le cherche dans chaque être vivant. Une autre folie, une autre foi. Et même si les autres la traitent de folle, elle sait ce qu’elle voit. Elle voit cet amour partout, en chacun. La croix était son train. Et tout fonctionnait, même le meurtre, perçu uniquement par ceux qui refusaient de croire.

Le talent de l’actrice, de l’autrice, du musicien, tout fonctionnait à merveille. La pièce m’a ouvert des portes insoupçonnées.

La dernière fois que j’ai ressenti cela, c’était en 2000, avec La Nuit juste avant les forêts de Koltès, interprété par Denis Lavant.

Il est rare que le théâtre me plonge dans une telle profondeur spirituelle, comme certains spectacles de danse peuvent le faire.

Ici, dans cette pièce, tentez l’aventure de votre propre plongée. Vous en ressortirez purifié, le corps rempli de vie.
Merci à Delphine Grandsart, à l’autrice Delphine Gustau, et au musicien Pascal Trogoff. Merci de nous faire parcourir ces chemins arides mais purificateurs. Merci au théâtre de La Flèche à Paris.

Haïku

Dans l’ombre du cri,
elle cherche un corps aimé,
l’éclaireur est là.

Tanka

Le sol est tracé,
à la craie, comme un destin.
Elle parle au vide,
et dans ce vide surgit
l’amour qu’on croyait perdu.

Sonnez L’irrémédiable

Dans l’obscurité, une voix s’élève,
Cherchant l’éclaireur au cœur des vivants,
L’amour perdu, que la douleur achève,
Revit dans l’ombre, fragile et brûlant.

Laurence façonne un corps de mémoire,
Une âme née du manque et du tourment,
Elle parle seule, mais dans son miroir
Se dessine un monde, doux et déchirant.

Les juges condamnent, les hommes s’éloignent,
Mais elle sait, malgré leur dure loi,
Que l’amour vrai ne meure ni ne s’éloigne,
Qu’il vit en chacun, même dans l’effroi.

Et moi, spectateur, dans ce cri profond,
J’ai vu l’éclaireur marcher dans mon front.

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