Les Amants de la Foule

(Conte subversif et païen en prose trempée de vin et de chair, sans les ivresses des hommes, mais avec les mêmes trahisons du monde apeuré de perdre ce qu’il croit posséder, la foule n’est pas celle que l’on croit)

Il y eut cette année-là un été trop long, comme un désir qu’on ne dit pas.
Le raisin avait grossi dans la sueur des collines, suintant de sucre et de soleil, gonflé comme un secret prêt à éclater.
Evrard, héritier sans feu mais avec des terres, croyait que le vin serait son salut. Il parlait d’avenir, de barriques, de prix en francs. Il avait appris à mesurer les hommes comme les hectolitres.
Et il avait pour épouse Ismérie, beauté discrète, jeune encore, mais fanée par l’indifférence, et pour frère cadet, Pâris, qui portait dans ses yeux l’insolence des vents libres.

Le jour de la vendange, la vallée entière sentait la moisson. Des chants montaient comme des prières païennes. Les vendangeurs suintaient de joie. Et la foule…
Ah, la foule !
Cette danse sacrée, ce piétinement des fruits d’amour dans la chair des cuves.
Ce n’était pas un travail, c’était un rite. Une transe. Un théâtre.

Pâris monta dans la cuve. Ismérie le rejoignit. La foule commença.
Le raisin éclatait sous leurs pas, sous leurs rires. Le jus dégoulinait comme un sang doux. Le bois du chêne vibrait.
Ils se regardaient, d’abord comme on jauge un complice. Puis comme on défie un dieu. Puis comme on s’avoue brûlé.
Les chants devenaient murmures. Les gestes se faisaient langoureux, humides. Le vin naissait, et avec lui une ivresse plus ancienne que le monde : celle du désir.

Et Evrard ?
Evrard passait. Mais il ne voyait rien. Il comptait, il ordonnait, il pensait en colonnes comptables.
Sa femme n’était qu’une robe, un sourire d’apparat. Son frère, un outil de gestion.
Il ne vit pas leurs mains qui se frôlaient.
Il ne vit pas que la foule était autre chose qu’un geste agricole.
Il ne vit rien. Car l’avarice rend aveugle, et le monde appartient à celleux qui dansent.

Le soir vint. La foule se fit transe. Le raisin devint chair, la cuve un lit, les chants une offrande.
Et au matin…
Rien.
Plus d’Ismérie. Plus de Pâris.

On les chercha dans les collines, dans les granges, sous les tonneaux. On les accusa. On les maudit. On pleura.
Mais personne ne comprit qu’ils n’avaient pas fui. Ils avaient été portés.
Portés par la foule. Par ce piétinement sacré où l’on foule non pour écraser mais pour extraire l’essence, la vie, l’amour, la lumière.

Ils étaient devenus vin. Ils avaient été transmutés.
Et dans certaines nuits, près des cuves profondes, on dit que deux silhouettes dansent encore.
Pieds nus.
Ivres de se reconnaître.

Une poétesse anglo-japonaise qui passait par là avait compris et elle a écrit en guise d’avertissement

Haïku

La cuve déborde,
leurs corps sont raisins foulés,
le vin les emporte.

Tanka

Ils n’ont pas fui, non,
la foule les a bercés,
jusqu’à disparaître.
Leurs noms se mêlent au chant
des grappes qu’on foule en feu.

Sonnet

Ils sont partis quand le raisin s’est ouvert,
Quand les jus mêlés coulèrent comme un serment.
Un frère, une femme, et l’instant découvert
où l’amour trahit l’ordre du firmament.

Evrard, le regard noyé d’or et de peur,
ne vit pas que l’amour est un vin rebelle.
Qu’il ne se dompte pas, qu’il éclate en fer
quand la foule l’élève, nue et fraternelle.

Ils ont foulé le monde, à deux, pieds sanglants,
et dansé le chant rouge des désobéissants.
Ils sont montés plus haut que le jugement,

Là où l’on aime sans permission ni loi,
là où lae Dieu chante en brisant les croix,
et verse dans les cœurs le vin des insurgés.

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