Métro 6h45 : le réel marche, il ne parle pas

Il boite. 
L’homme noir, 62 ans, sac usé sur le dos. 
Sac d’ouvrier. Sac de fatigue. 
Il tourne à droite, s’éloigne vers son chantier.

Je l’ai vu ce matin, au métro de 6h45. 
Pas un regard échangé. Pas un mot. Juste la marche. 
Et moi, sur le quai, je me suis demandé : 
Qui prendra sa place ? 
Qui lui souhaitera le repos qu’il n’a jamais demandé ? 
Qui, loin d’ici, sait ce que pèse sa douleur ?

À Paris, à cette heure-là, c’est le réel. 
Pas celui des plateaux télé, ni des éditos enflammés. 
Le réel, c’est ce corps qui avance, malgré tout. 
C’est ce dos courbé qui porte le monde sans le dire.

On parle souvent de “valeurs du travail”, de “mérite”, de “France qui se lève tôt”. 
Mais on oublie les visages. 
On oublie que derrière chaque chantier, chaque rame nettoyée, chaque mur repeint, il y a des vies entières. 
Des vies qui ne demandent pas la gloire, juste un peu de reconnaissance. 
Un peu de repos. Un peu de mémoire.

Je ne connais pas son nom. 
Mais je sais que son pas, ce matin, disait plus que bien des discours. 
Et je sais que ce silence là, il faut l’écouter.

Tanka

Sac sur son épaule
il boite vers le matin
sans dire un seul mot
le chantier l’attend encore
qui saura son vrai prénom ?

Haïku

Métro sans regard
l’homme marche avec sa peine
sac d’ouvrier lourd

Sonnet de 6h45

Il marche lentement, le corps en désaccord,
L’homme noir, fatigué, sac usé sur le dos.
Son pas dit le labeur, le silence, l’effort,
Et nul ne le salue, ni ne trouve les mots.

Il tourne à droite, vers un chantier sans nom,
Où l’attend la poussière, le bruit, la routine.
Pas de médaille ici, ni de juste pardon,
Juste l’oubli banal d’une vie clandestine.

Qui prendra sa place quand viendra le matin ?
Qui saura lui offrir le repos qu’il mérite ?
Qui, loin de Paris, sent ce poids quotidien

Et voit dans son regard une lutte infinie ?
Le réel ne crie pas, il avance, discret —
Et c’est lui que je vois, quand le monde se tait.