Le coiffeur savant

Je dédie ce texte à Xavier, pour ce dernier keiko partagé au bord de l’épuisement. Un moment de dépassement, presque brut et pourtant doux, qui a pourtant été une révélation.

Le salon était presque vide. Il y avait juste la radio en fond, un air de rien, quelque chose de tiède, qui flotte, qui meuble. L’homme s’était assis comme on s’assied dans ces lieux-là, sans penser. Un jour de semaine, en milieu d’après-midi. Le genre d’heure où personne ne parle fort. Le coiffeur avait commencé à couper, à raser, à nettoyer les contours. Et puis il avait parlé.

Il avait dit : Dieu n’existe pas. Il l’avait dit sans haine. Juste avec cette certitude tranquille de ceux qui pensent avoir lu assez, vu assez, pour ne plus douter. Il avait enchaîné. Avec ce qu’il se passe, comment croire ? Les enfants morts, les guerres. Gaza. L’Ukraine l’Afrique. Les femmes battues et tuées. Les vieux seuls. La faim. Les viols. Il avait énuméré. Pas pour convaincre. Juste pour tenir un discours. Comme on répète une formule qu’on a faite sienne, parce qu’elle simplifie tout. Il n’avait pas dit « Je ne crois pas ». Il avait dit « Il n’existe pas ». Comme si ça fermait tout.

L’homme, lui, n’avait rien dit. Pas un mot. Parce qu’il ne savait pas comment répondre. Et peut-être qu’il n’avait pas envie. Il avait baissé les yeux. Regardé ses mains. Celles du coiffeur. Il avait senti l’odeur du savon, la sensation tiède du tissu sur sa gorge. Il pensait à autre chose. Ou à rien. Il avait senti que ça le blessait, ce discours, mais sans savoir pourquoi.

En sortant, il avait marché un peu. Lentement. Et puis il avait vu. Un homme couché sur le trottoir. Pas vieux. Pas jeune. En haillons. Les cheveux longs, emmêlés. Le visage gris de poussière et de fatigue. Il dormait ou il faisait semblant. Les gens passaient sans regarder. L’homme avait eu ce mouvement intérieur, presque imperceptible. Un coup de vent, à l’intérieur. Comme une vérité nue, brutale. Là, sous ses yeux.

Il était revenu au salon. Il avait franchi la porte sans bruit. Le coiffeur levait les yeux. Il avait dit, sans ironie :
— Les coiffeurs n’existent pas.

Le coiffeur avait ri. Ou protesté. Il ne comprenait pas. Il disait : Je suis là. Je coupe les cheveux. Je suis coiffeur. Et l’homme avait répondu :
— Oui. Mais ceux qui ne viennent pas à vous, vous ne pouvez pas les coiffer.

Et là, ça avait pris forme. Quelque chose s’était déplié dans sa tête, dans son corps. Cette sensation confuse, ce malaise, ce n’était pas la foi ou le doute. C’était la présence. Ce qui existe sans bruit. Ce qui n’a pas besoin de prouver. Ce qui attend.

Dieuxe ne s’impose pas. Iel ne fait pas la une des journaux. Iel n’intervient pas à heure fixe. Iel est là, dans ce qui reste. Dans les corps sans parole. Dans les regards qui s’accrochent. Dans les mains tendues qui n’attendent plus de retour.

Ce n’est pas une réponse. Ce n’est même pas une foi. C’est une reconnaissance. Une manière de dire Je t’ai vu.

Et ça suffit.

Le mal existe, oui. Il est organisé, structuré, poli. Il s’infiltre partout. Il prend des visages présentables. Il se cache derrière la neutralité. Il parle fort. Il prétend tout expliquer.

L’amour, lui, ne prétend rien. Il reste. Il se donne. Il ne promet pas. Il n’efface pas le mal. Il tient juste la main de celleux qui tombent.

Alors prier, ce n’est pas croire sans faille. Ce n’est pas répéter des phrases. C’est vivre avec. Avec les absents. Les humilié·e·s. Les oublié·e·s. C’est continuer d’avancer sans renier les larmes. C’est refuser l’indifférence. C’est porter un nom dans le silence.

« Je Suis. »

Ce n’est pas un slogan. C’est un souffle. Un mouvement vers l’autre. Vers la racine. Vers le plus bas. Là où personne ne regarde.

Et quand tout le monde partira en vacances, quand les autoroutes, les gares et aéroports seront pleines de valises, il faudra se souvenir de celleux qui restent. De celleux qui dorment dans la chaleur étouffante des rues. De celleux qui fuient, sans destination. De celleux qui espèrent encore. Ceux qu’on ne montre pas. Ceux dont on dit qu’ils n’existent pas.

Iel est là.

Et nous, où sommes-nous ?

Haïku

Silence d’été
le cri d’un pauvre s’élève
Dieuxe écoute, iel pleure.

Tanka

À genoux je suis
dans la poussière du monde
je tends mes deux mains
le vent souffle et me répond
Je suis, dit-iel, en l’Autre.

Sonnet à bascule

Iel ne s’impose pas, iel vient sans faire bruit,
Au revers de nos jours, au creux de la souffrance,
Sous les cris étouffés de la plus rude enfance,
Dans l’haleine d’un corps qu’un autre cœur a fui.

Iel ne brandit le feu, n’exige point l’appui,
Mais murmure une paix, tisse une délivrance,
Donne à nos cœurs blessés l’ombre d’une présence,
Un regard, un parfum, un mot contre la nuit.

Et quand nous crions fort que l’Amour est absence,
C’est souvent nous, hélas, qui tournons hors de Lui·Elle,
Qui fuyons la lumière au nom de l’apparence.

Mais l’Amour est encore, l’Amour est immortel,
Et l’Amour est ce feu qui n’attend qu’une offrande,
Et l’Amour est ce pain que l’on partage au monde.

Une réflexion sur “Le coiffeur savant

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