Je suis dans l’état de ce glaçon qu’on n’ose plus lécher, de peur que la langue ne reste collée à la honte. Cette honte extérieure qui se dissimule dans les replis du manteau bourgeois, amidonné, impeccable, qui ne parle ni de Gaza ni des enfants gelés de solitude et de mort. Il est plus propre de taire que de pleurer, plus convenable de geler que d’implorer.
Et pourtant, dans ce tarot, cette carte – cette injure dessinée en silence – je reconnais l’humain que j’ai été, l’humain que je suis : un humain muré dans des blessures indicible, refusant la caresse des anges parce qu’il n’a jamais été caressé autrement que par des poings de la morale ou des lois. L’isolation, ce n’est pas l’absence de l’autre : c’est la présence du froid dans la moelle même du cœur. Ce froid qui vous fait croire que l’on vaut mieux tout seul, que la douleur tue l’amour, alors qu’en vérité, c’est l’amour refusé qui tue.
Et ce matin, dans ce monde où l’on exécute les peuples à coups de silences médiatiques, où Gaza devient une tache que l’on nie pour ne pas avoir à la laver de larmes, la carte m’a dit : pleure. Pleure, toi, le perdu érigé en statue de glace. Pleure à la place de ceux qu’on empêche. Car il n’y a rien de plus politique, de plus radical, que des larmes qui refusent de geler.
Je n’ai rien d’autre à offrir qu’un cœur à vif et de chaudes larmes à faire fondre la glace. Mais c’est déjà une révolution.
Haïku
Cristal sur la joue —
Gaza en feu, moi figé.
Pleurer : résister.
Tanka
Mur de glace en moi
les bombes pleuvent là-bas
le monde se tait fort.
Mais je laisse couler l’eau —
une larme fend ma prison.
Sonnet glacé
Ils m’ont dit : « Tais-toi, garçon, tais-toi donc. »
Alors j’ai cousu mes lèvres de silence.
Mais dans ma gorge, une lave s’élance,
et sous ma peau hurle un monde sans nom.
Les enfants meurent, que l’on filme à demi.
Et moi je tremble, exilé de tendresse,
gelé de honte, de peur, de faiblesse,
pendu au fil d’un amour endormi.
Je crache du sel, mes yeux se décongèlent.
Gaza résonne au fond de mon thorax.
Ma peine est l’arme que l’orgueil bâillonne.
Mais je brise tout. Qu’on me juge infidèle :
je pleure pour eux, pour moi, et l’Anthrax
de ce siècle aux poings d’or où plus rien ne résonne.
😌