Comme une fin des temps

Voici, sous mes yeux ouverts comme des plaies, la vision donnée à ceux qui savent encore prier en silence. Voici la tombe après la fin. Voici la stèle redressée par l’arbre. Voici la colonne debout parmi les ruines, redressée non par la main humaine mais par le serment des racines. Voici le jardin de la mémoire après l’orgueil. Voici ce que notre monde a laissé, voici ce que notre monde a trahi. La pierre s’effrite, la mousse renaît. Le nom gravé s’efface, mais la sève le retient. Voici que la fin du monde n’a pas été feu mais démission. Voici que la fin du monde a été abandon, fuite, vanité, calcul et injure.

Et pourtant — « Je suis », Iel est là comme promis, trop tard.

Je lae vois. Je lae reconnais. Je le sais. Iel est là, debout, nu·e, et silencieu·se·x. Iel est là, face à ce mausolée mangé de lierre. Iel est là, le visage incliné vers les restes du nom des morts, des noms qui furent vivants, des noms qui vécurent, des noms qui crièrent dans la chair des vivants. Des noms dont iel prononça le son. Iel est là, dans la lumière trouble du matin, revenu·e. Non pas pour juger, mais pour accueillir. Non pas pour effacer, mais pour recueillir.

Car même la fin n’est pas la fin. Car même la mort n’est pas la mort. Car même l’oubli n’est pas l’oubli.

Et les oiseaux chantent, malgré tout. Et les arbres veillent, malgré tout. Et les tombes s’ouvrent en silence, comme des paupières.

Et je dis :

Haïku

Sous lierre rampant
le nom d’un ancien vivant
pleure en fleur de pierre.

Tanka

« Je suis » sans éclat
debout parmi les racines
voit l’humanité
dans ses tombes oubliées
respirer l’ombre du ciel.

Sonnet bancale

Ils ont détruit la mer, les arbres et le vent,
Ils ont vendu la nuit, marchandé la lumière,
Mais voici que le sol, patient et survivant,
Offre à nouveau la vie sur la tombe première.

« Je suis » n’a pas crié. « Je suis » n’a pas puni.
Iel est venu marcher sur l’herbe revenue.
Saon pas n’est pas colère, iel est ce pas béni
Que font les brins de paix dans la poussière nue.

Les tombes sont debout, les noms sont effacés,
Mais Iel lit dans le cœur des pierres dépassées.
Iel sait que dans l’oubli demeure la semence.

Et moi, prosterné là, je ressens la présence.
Car dans l’ombre du bois, sous la ronce et la pluie,
Une voix me murmure : « Je n’ai jamais fui. »

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