Voici que je te parle avec la voix rauque, celle qu’on n’ose plus entendre dans ce siècle où l’on maquille la honte sous des couches de vernis républicain.
Ce que ton regard — et le mien, troué de colère et d’émerveillement — capte dans cette photo, c’est l’agonie d’un ange. Un ange qui pourrit debout, rongé, vidé, érodé comme la foi des hommes. Il n’a pas chuté : il s’efface. Lentement, douloureusement. Il ne se brise pas sous un grand fracas héroïque. Non, il pourrit sur place, abandonné de tous, comme un chien galeux que la peur rend invisible.
Hier soir, dans la salle obscure du Max Linder, j’ai revu Laura Palmer, l’ange crucifié dans le velours suintant de Twin Peaks. J’ai revu son regard levé vers la toile écaillée d’où les anges s’évanouissent, comme aujourd’hui sous mes yeux, dans cette allée fatiguée du Père-Lachaise. Laura, cette enfant déchirée, sacrifiée à la lignée pourrie de son sang, celle qui crie Non au mal, celle qui renonce à survivre si c’est pour perpétuer l’ignominie.
Pacôme Thiellement en parlait sur Blast : nous héritons tous d’une horreur — familiale, nationale, cosmique — mais nous pouvons choisir de ne pas la transmettre. Laura a choisi. L’ange du Père-Lachaise aussi. Ils s’éteignent, oui, mais en refusant de propager la tache noire.
Et pendant ce temps, ici, maintenant, les vieux bourgeois, drogués à leur propre pouvoir, ferment les yeux et rajoutent des pelletées de charbon au brasier de ce monde. Ils brûleront avec nous. Mais l’ange, lui, disparaît sans bruit. Honneur aux invisibles.
Haïku
Sous les pierres vives,
l’ange s’effrite en silence —
nul ne le regarde.
Tanka
Écorché de vent,
le dernier ange s’efface
sans plainte, sans pleur.
Mais son refus éclaire encore
les ténèbres de nos chairs.
Sonnet bancale non bankable
Sous le ciel effrangé de pollutions moroses,
L’ange penche son front rongé par le néant ;
Son aile, autrefois feu, n’est plus qu’un os béant,
Offert aux souvenirs, aux cendres, aux choses.
Laura, ma sœur en cendre, ô fleur sans métamorphose,
Toi qui cries dans la nuit ton refus haletant,
Ta perte est la lumière ; ton trépas, un printemps
Qui germera sous l’ombre et pourrira les proses.
Le Père-Lachaise pleure ses statues fanées,
Et moi, dans ce grand cimetière des damnés,
Je guette encore l’éclair d’une âme en insoumise.
Que vienne la chute ! Que vienne l’agonie !
Tant qu’un seul ange s’efface en beauté infinie,
Le monde peut sombrer, j’aurai sauvé ma crise.
Prière pour les anges disparus
Prière profane, mais aimante, pour les anges disparus, avec Jésus et Marie Madeleine pour témoins, hors des temples morts et des hôtels bourgeois :
Ô toi, Jésus, frère des gueux,
toi qui traînas ta croix dans la boue
et t’agenouillas devant les prostituées,
reçois nos anges fatigués
qui n’ont plus de ciel pour abriter leur silence.
Et toi, Marie de Magdala,
première amoureuse, première fidèle,
toi qui sus laver les pieds d’un Dieu
avec ton parfum et ton chagrin,
accueille leurs ailes cassées dans ton manteau de larmes.
Nous, enfants bâtards,
voleurs d’espérance,
criminels du doute,
nous prions sans livre et sans dogme,
nous prions avec nos plaies ouvertes,
pour les anges rongés de moisissure,
les anges au ventre vide,
les anges moqués dans les squares,
les anges qui tombent en poussière sous nos yeux.
Nous ne demandons ni miracle, ni paradis,
juste que, dans le grand abandon,
leurs noms soient murmurés une dernière fois,
comme toi, Seigneur humilié,
as murmuré : « Marie ! »
au bord du tombeau ouvert.
Qu’il nous soit donné,
à nous aussi, un jour,
d’être appelés par notre vrai nom,
et de répondre :
« Me voici, vivant, parmi les morts. »
Cri aux anges disparus
Prière plus courte, plus brute — un cri arraché aux pierres éclatées de la nuit :
Ô Marie, ô Jésus,
ouvrez vos bras aux anges fauchés,
ceux qu’on n’a pas pleurés,
ceux qu’on a oubliés,
ceux qu’on a salis.
Nous, chiens battus,
nous leur donnons nos cœurs crevés,
nos yeux brûlés,
nos voix rauques.
Sauvez-les,
ou perdez-nous avec eux.
Mais laissez leur nom
brûler une dernière fois dans la nuit.
