Je t’écris depuis la corde, maon ami·e. Non pas celle qu’on noue au cou pour redresser les âmes fautives, mais celle qu’on tend au-dessus du vide – ce fil ridicule où le moindre balancement devient offrande ou chute. Le 2 d’Arc-en-Ciel, c’est lae moi des nuits de mélancolie, lae toi des matins de trahison, des amant·e·s transis à moitié nus dans l’ombre d’appartements loués. Ce n’est pas un choix, c’est un entre-deux qui saigne doucement.
On te dit : vis l’instant, comme s’il s’agissait d’un bonbon zen ou d’un bain de forêt. Mais non. L’instant est une gifle nue, une lame de lumière douce, une danse sur une plaie. C’est l’abandon des gloires mortes et des promesses fœtales. L’instant, c’est le refus des dieux de te dire ce qui vient après, et pourtant tu marches, tu danses, tu jouis de la vie dans l’incertitude complète mais dans la confiance, la foi.
Regarde cette lame : un acrobate dans l’éclat du néant, les pieds pointés vers la chute, mais le cœur tendu vers l’éveil. Il n’a pas de sol. Il est le sol. Il est le souffle. Il est la réponse muette à la question qu’aucun prêtre n’ose poser.
Ce que tu crois tenir t’alourdit. Ce que tu oses effleurer t’élève. Voilà la leçon du funambule. Voilà la provocation du vivant. Tu veux le vrai ? Alors abandonne les formes fixes. Aime quelqu’un aujourd’hui comme s’il allait partir demain – parce qu’il va partir un certain jour incertain.
Tu ne seras jamais prêt.
C’est cela qui rend la danse belle.
Rubaiyat (coup de poing parfumé)
Au bord du vide, un rire, une main, un baiser,
Je tangue entre le Rien et ce que j’ai osé.
Pourquoi m’enraciner dans l’illusion d’un socle ?
Quand c’est le vent lui-même qui m’a proposé d’être ?
Ghazal (l’amour comme on saigne sur la soie)
Le fil est tendu entre mes omoplates, j’habite l’instant.
Ni temple ni loi ne m’abritent, j’habite l’instant.
Mes amours sorte sur des mirages sincères, de chair et de brume,
Leur souffle est sans promesse, mais j’habite l’instant.
Les dieux veulent que je me redresse, que je décide,
Mais moi, j’accepte de n’être qu’un baiser : j’habite l’instant.
Ce que je ne saisis pas me féconde plus que l’évidence,
Dans le vide, dans le balancement, j’habite l’instant.
Oh de moi, imposteur sacré, frère des flammes et des loques,
Tu as craché sur les couronnes, mais… tu habites l’instant.
Haïku (Parfois le silence est une dague propre)
Funambule nu,
le monde tremble sous tes pas.
Tu souris : présent.
Et moi ? Je te laisse là.
Sur la corde.
Ni sauvé, ni damné.
Mais vivant.