Je n’aime pas les guitaristes !
Il est tôt, il est encore nuit dans la ville, il est 6h45. Et je descends, je descends dans l’antre de la pierre et du fer, dans la mécanique souterraine des jours ouvrés. Je prends le métro, et dans ce wagon gris, dans cette lumière qui n’éclaire pas mais révèle, je vois le peuple. Je vois les peuples.
Car c’est là, c’est là à cette heure-là, que bat le cœur de Paris. Ce n’est pas dans les salons ni dans les mairies, ce n’est pas dans les écoles de commerce ni les bureaux à moquette, c’est là, dans la rame de 6h45, que la République se lève, que la France s’éveille, que la Nation respire. Iels sont noir·e·s, iels sont basané·e·s, iels sont venu·e·s d’ailleurs mais iels sont d’ici. Ce sont les ouvrièr.es du matin, les veilleureuses de nuit, les femmes de ménage, les livreureuses, les aides-soignant·e·s. Ce sont les grandes mains usées, les corps encore endormis, les regards déjà fatigués. Ce sont mes adelphes, mes semblables. Iels sont la structure même du peuple de Paris.
Je lis les Écritures. Je prie Marie, la douce, la fidèle, la maternelle. Et j’écoute la voix d’IEL DIEU, dans le roulis des roues, dans la respiration haletante de la ville, dans l’âme des visages. Je lis Le Roi Famine, et j’entends, sous les lignes d’Andréïev, le cri ancien de celleux qui ont faim de justice, soif de tendresse, désir d’un monde respirable.
Et puis les souvenirs s’élèvent, se pressent, s’imposent.
La terre. La ferme. Le champ que mon père voulait transmettre. La question restée suspendue. Et la prophétie : le paysan est mort. Il ne reste que l’industrie, la machine, le rendement. Mais la terre, elle, n’a pas disparu. Elle pleure peut-être, mais elle est là. Elle m’habite encore.
Et puis ce jour de cueillette du tabac, à seize ans. Ce jour où l’on m’a dit qu’il fallait faire de la musique pour être digne. Et je ne faisais pas de musique. Pas d’instrument. Pas de chanson à la ferme. Rien que le vent, que les silences, que les gestes transmis. Je me suis senti piétiné, réduit, humilié. Alors j’ai menti. J’ai dit que j’écrivais de la poésie. C’était faux. Mais le soir même, j’ai commencé. Et depuis, je n’ai plus jamais cessé.
Je n’aime pas les guitaristes. Non pas tous, non pas toujours. Mais je me méfie des guitaristes du dimanche, des esthètes du nombril, des hommes qui pensent qu’ils savent tout parce qu’ils savent trois accords. Je me méfie des arrogances artistiques. L’art n’est rien s’il n’est pas don. S’il n’est pas offrande. S’il n’est pas abandon.
Et moi, j’ai cherché ailleurs. J’ai trouvé dans le kendo la relation juste. Dans la danse contemporaine, le tremblement du corps qui écoute. Dans les haïkus et les tankas, l’éclair de l’instant. Dans le jeu de rôle, le rêve d’un éveil. J’ai commencé en 1984. J’ai rêvé, cette nuit-là, d’un jeu de rôle spirituel. Et hier, j’ai fini d’écrire Eoims. Il m’a fallu quarante-et-un ans. Il m’a fallu l’amour, la foi, le doute, la poésie, le combat, pour y parvenir.
Alors je remercie ce matin. Je remercie ce wagon. Je remercie le peuple debout. Je remercie même ce guitariste, orgueilleux, qui m’a forcé à devenir une sorte humble de poète.
Car l’éternité n’est pas dans la durée.
L’éternité est dans l’instant.
L’éternité est dans ce regard entre deux stations.
L’éternité est assise au pied d’IEL, l’Arbre de lumière et d’amour,
au bord, au bord extérieur de l’univers.
Et j’aime ce présent. Et j’aime ces gens. Et j’aime cette heure.
Je suis vivant, et c’est suffisant.
Haïku
Métro du matin,
un regard touche mon cœur —
présence de Dieu.
Tanka
Je n’aimais pas l’art,
jusqu’à ce cri d’arrogance
d’un jeune guitariste.
Depuis, j’écris dans le vent
des poèmes de silence.
Sonnet du baltringue
Je n’aime pas ces doigts posés comme des rois
Sur des cordes trop fières, au mépris des silences.
Je préfère les mains rugueuses de l’absence,
Celles qui parlent peu mais bâtissent la foi.
Je n’aime pas l’orgueil qui chante ses exploits,
Je préfère le chant qui doute, qui commence,
Le poème jeté comme on jette l’encens,
L’humilité debout dans le souffle et l’émoi.
Et c’est dans ce métro, ce matin de misère,
Que j’ai vu les visages et senti la lumière,
Et que j’ai su, enfin, pourquoi j’avais écrit.
Ce n’était pas pour plaire, ni pour être écouté,
Mais pour aimer, debout, ce monde fatigué,
Et dire que l’instant, déjà, est infini.
<3