Ce monde a des manières de tordre les vérités les plus vives en grammaires de pouvoir pour les essorer. Alors que Freud inventait un théâtre où l’âme saigne entre les rideaux, et Lacan un miroir où l’on s’embrasse en s’oubliant, la bourgeoisie a tout récupéré, repeint le divan en beige, rangé l’angoisse dans un dossier client. Elle a fait de l’inconscient un assistant RH et du complexe d’Œdipe une farce postmoderne. À force de vouloir tout faire parler, on a fini par rendre muet le feu, le cri, la pulsion.
Et voilà qu’on ouvre Pulsion, ce livre à deux voix — trois quand ça murmure, quand ça hurle, quand ça s’interroge à deux — et qu’on découvre, avec une jubilation inquiète, qu’il est encore possible d’écrire depuis l’intérieur du gouffre, en le creusant. Lucbert et Lordon ne jouent pas au psychanalyste engagé comme on joue au professeur dans un colloque. Ils veulent tout reprendre. Tout refaire. Tout casser, s’il le faut. Mais depuis la source. Depuis ce lieu où l’on a eu faim, où l’on a crié, où l’on n’a pas été entendu.
Ce livre est plus qu’un essai, c’est un cambriolage de l’âme. Il n’entre pas dans la pensée, il la dévalise. Il ne commente pas le désir, il le met à nu.
Mais j’ai lu dans ces pages comme on lit les archives d’un crime dont on est à la fois la victime, le complice et le bourreau. Ce qu’ils appellent « objet 0 », ce manque initial, ce silence fœtal, cette béance qui hurle et qui jouit — on la portais dans nos poches trouées.
Et pourtant. Il m’a manqué l’enfant. L’enfant rieur. Celui qui fait tomber cent fois un objet juste pour le voir tomber. Celui qui invente un monde dans une flaque. Chez Modus, cet enfant n’existe pas. Il est déjà blessé, déjà habité, déjà stratégiquement formé. Où sont ses éclats de rire absurdes ? Où est le plaisir pur du geste sans fin ? J’ai senti ce manque car sans joie, même la subversion devient fonctionnelle.
Et puis, Frédéric, il est si brillant qu’il devient dense, compact, presque étouffant. Son style est un couteau, mais parfois s’obstinant à scier un fruit déjà mûr. Il veut tout démontrer. Il veut que l’on le suive jusqu’au bout du tunnel, mais parfois on a juste envie de respirer. Plus fort, plus incisif, dans l’article, dans le surgissement. Le long cours le noie un peu, mais quand Sandra est là pour désaxer le rythme, on respire à nouveau, on recommence à saigner vrai.
Haïku
Dans le ventre noir
une joie non dite brûle
à travers les pleurs.
Tanka
J’ai vu dans vos mots
le berceau d’une révolte
sans fin ni repos.
Mais l’enfant n’y rit jamais —
le désir n’est que blessé.
Sonnet bancale non bankable
Ils ont pris le feu nu des premiers jours,
L’ont disloqué dans le champ du langage,
Ont taillé l’angoisse en forme de cage,
Et dit : « Voici la carte de l’amour. »
Mais moi je sais le cri, je sais le tour
Que fait l’enfant autour de son carnage —
Ce rire fou qu’aucun mot ne partage,
Ce jeu sauvage ignoré des discours.
Votre théorie est un scalpel pur,
Mais il manque la crasse, il manque l’azur
D’un gosse qui renverse le monde en jouant.
Alors je vous lis, et je me déchire —
Votre livre est juste, mais il faut le dire :
le désir, parfois, ne veut rien. Il ment.