Trois chutes vers « Elle »

Le chemin de Charline était une longue marche entre les mondes. Jadis, on l’avait appelé « Il », et ses parents lui avaient donné le nom de Charles. Mais ce nom ne lui appartenait plus vraiment. Entre les deux rives de l’être, il y avait un passage, un gué incertain où elle flottait, entre Il et Elle, un espace que l’on nommait Iel, comme un matin trouble où l’aube ne sait pas encore si elle doit se lever.

Elle marchait sur un sentier que seuls les errants des identités savent fouler, un chemin fait d’ombre et de lumière, de ruisseaux murmurants et de pierres profondes. Chaque pas la transformait. Le vent effaçait les contours d’autrefois, sculptait ses formes nouvelles.

Ce fut vers ses dix-huit ans qu’elle entreprit le chemin de son second baptême. Comme les premiers chrétiens de l’an 70 après J.-C., elle abandonna un nom pour renaître dans une vérité nouvelle. Ce baptême n’était pas que spirituel, il était charnel, intime, profond. Charles s’était effacé, Charline était née.

Son voyage commença au sommet du Puy de Dôme, ce volcan endormi aux flancs couverts de bruyères et de vent. Elle posa la main sur une roche noire et sentit sa chaleur ancienne, une respiration de la terre. Ici, autrefois, les dieux gaulois veillaient.

« Pourquoi suis-je venue ici ? » murmura-t-elle, le regard perdu sur la plaine d’Auvergne qui s’étendait à ses pieds.

« Parce que le monde commence dans la roche, dans la lave figée, dans la certitude que tout peut changer. » Une voix s’éleva derrière elle. Un vieil homme au regard d’orage, un berger à la peau burinée par le vent. « Toi aussi, tu changes. Toi aussi, tu es lave et feu. Va, marche, et trouve ton vrai nom. »
Mais à cet instant, un doute immense s’empara d’elle. Ses jambes tremblèrent, ses pensées s’effondrèrent comme un mur sous l’orage. Elle tomba à genoux. « Je n’y arriverai pas… » murmura-t-elle.

Le berger de mon enfance

Le berger s’agenouilla à ses côtés, posa ses mains rugueuses sur ses épaules. « Alors, je porterai ton doute un instant. Laisse-moi chasser les ombres qui t’accablent. » Il prononça quelques mots dans une langue ancienne, et une lumière passa sur son visage. « Relève-toi, Charline. Ce chemin est le tien. »

Elle reprit sa route vers Paris. La ville était une mer de lumières et de pierres, de statues figées dans leur pose antique. Près de Notre-Dame, elle passa devant une fontaine. L’eau coulant en nappe souple sur la pierre était féminine. Jadis, elle aurait dit le jet d’eau. Maintenant, elle murmurait la source. Tout changeait, même les mots.

Elle vit des ombres, des hommes au regard figé dans le temps. Certains l’appelaient d’un nom qu’elle n’acceptait plus. D’autres lui refusaient le droit d’exister comme elle l’entendait.

Un d’eux s’avança, un visage dur, une cravate comme une corde serrée autour du cou. « Tu n’existes pas. Ton corps est un mensonge. »

Elle le regarda, droit dans les yeux. « C’est ton monde qui est un mensonge, figé comme une statue que plus personne ne regarde. Moi, je marche. Moi, je vis. »

Mais la violence s’abattit sur elle, les mots devinrent coups. Elle tomba à nouveau. Une femme s’agenouilla près d’elle, une sœur bénédictine au voile blanc, au regard profond. Elle essuya doucement son visage meurtri de ses baisers. « Tu es belle, Charline. Tu es aimée. » Ces mots, plus que l’or ou l’encens, la relevèrent.

Elle reprit la route, traversa l’océan, marcha dans les grandes plaines d’Amérique. Là, les herbes hautes dansaient, ondulant comme un océan de verdure. Un cercle d’anciens l’accueillit. Ils portaient les visages du vent, burinés par les histoires qu’ils gardaient en eux. L’un d’eux, une vieille femme aux cheveux d’argent, lui prit les mains.

« Nous avons toujours su, » dit-elle. « Cinq genres, cinq esprits, et aucun n’est supérieur aux autres. Toi, tu es en train de devenir toi-même. »
Mais avant d’arriver au bout du chemin, elle tomba une dernière fois, seule, face au désert, face à elle-même. Une dernière peur, un dernier doute, le dernier poids du passé. « Et si je me trompais ? » Un silence immense. Elle ferma les yeux. Et quand elle les rouvrit, elle se vit enfin, telle qu’elle était.

Puis vint la dernière étape. Le Golgotha. Mais la croix n’était plus là. Seule restait la lumière. Et dans cette lumière, une silhouette, bras ouverts, visage paisible. Jésus.

Il l’attendait. Il ne parlait pas, il n’avait pas besoin. Son regard portait mille compréhensions. Il l’enveloppa de sa présence, et pour la première fois, elle sut qu’elle était entièrement vue, entièrement comprise, entièrement acceptée.

Elle posa son front contre son épaule de lumière. Il ne lui dit qu’une chose :
« Tu es. »
Et elle sut qu’elle était, enfin.

Haïku

Sous l’ombre du ciel,
le vent sculpte son visage,
nouvelle au matin.

Tanka

Elle tombe trois fois,
mais à chaque pas la terre
ouvre un autre seuil.
Un baiser sur sa douleur,
une étoile dans la nuit.

Sonnet bancale

Trois fois tombée sous le poids de l’orage,
Trois fois relevée par des mains inconnues,
Le vent murmurait aux herbes venues,
Le nom qu’elle portait dans son propre voyage.

Chaque pierre était un doute et un combat,
Chaque larme un fleuve cherchant son lit,
Mais l’éveil dans la lumière infinie,
Lui offrit enfin son propre éclat.

Elle vit son reflet dans l’eau d’une étoile,
Un corps en prière, un esprit sans voile,
Et l’amour immense d’un monde apaisé.

Jésus la regarda, tendit ses bras ouverts,
Et dans l’or du ciel où brûlait l’univers,
Elle fut enfin ce qu’elle avait rêvé.

Au fait, parce que je connais et j’aime des personnes humaines, ces âmes intrépides qui s’engagent sur le chemin de croix de la transition pour devenir iels-mêmes, je ne peux que vous le dire, les fachos, trumpistes, macronistes, lepénistes, et tous ces tièdes qui s’accrochent à leurs préjugés, je vous « emmerdre » (comme dirait Ubu ce con)

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