Elle n’en peut plus

Ce matin, j’ai marché longtemps, en silence, dans l’allée ombreuse du Père-Lachaise. Et là, entre deux cyprès, entre deux haies droites comme des colonnes de silence, je l’ai vue. Elle. Elle qui ne dit rien. Elle qui s’est arrêtée. Elle qui, du poids de tout son corps de bronze, s’est penchée sur la pierre comme on se penche sur une douleur irréparable.

Elle ne pleure pas. Non. Elle ne crie pas. Non. Elle ne se lamente même plus. Elle s’est arrêtée. Voilà tout. Elle a posé son front contre la pierre du tombeau, et elle ne veut plus avancer. Elle ne veut plus participer à ce monde qui perd son visage, à ce monde qui oublie l’humain, à ce monde qui rejette l’enfant, l’ami·e, la sœur, le frère, lo frœure. Elle ne peut plus. Elle ne peut plus marcher, elle ne peut plus crier, elle ne peut plus aimer comme avant, dans ce vacarme d’acier et de chiffres, dans cette ruine des âmes où l’on vend l’espérance à la criée.

Elle porte encore, à sa main tombante, la couronne du souvenir. Elle voulait sans doute fleurir la mémoire, honorer un nom, rendre justice à un amour. Mais le poids est trop grand. Le monde va trop vite, et elle, elle reste là. Figée. Non par faiblesse, mais par épuisement. Épuisement devant l’oubli. Épuisement devant l’indifférence. Épuisement devant l’effondrement de tout ce qui fut juste, bon, fraternel.

Elle incarne toutes les mères, toutes les amantes, toutes les filles du siècle qui ploient mais ne tombent pas. Elle incarne l’âme d’une humanité qui ne sait plus comment se tenir droite. Et pourtant, même immobile, même usée, même épuisée, elle garde la beauté. Elle garde la dignité. Elle garde le silence noble de celle qui a tout donné.

Elle est là. Et cela suffit. Elle est là, statue de fatigue, d’abandon, de prière muette. Et son corps, incliné, dit plus que mille discours.

Haïku

Sous le poids du monde
elle penche, mais ne s’effondre —
la pierre écoute.

Tanka

Elle ne peut plus.
Le monde s’efface en bruit
derrière son dos.
Seule la pierre connaît
le nom qu’elle n’a pas dit.

Sonnet bancale

Elle s’est arrêtée, lasse d’être vivante,
Son front contre le marbre, et la main sans élan,
Le monde allait trop vite, et la foule, hurlante,
Avançait sans regard, sans cœur, sans firmament.

Elle n’a pas fléchi, non, elle a résisté,
Par le simple pouvoir de rester là, debout,
Par le simple silence où l’on peut exister
Quand tout autour s’effondre et s’écroule à genoux.

Le vent passe, les feuilles glissent comme des larmes,
Mais elle tient encore, statue parmi les armes,
Gardienne d’un amour que nul ne voit mourir.

Et moi, je la salue, comme on salue une sainte,
Car dans ce non-geste, dans cette pose éteinte,
Elle a su, sans un mot, me rappeler d’aimer.

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