Ce matin, je suis allé au kendo. Et pour faire vivre à un jeune pratiquant la plénitude du geiko, je l’ai invité à chercher, non pas la frappe parfaite, non pas la victoire illusoire, mais le lieu de l’incertitude. Ce lieu que l’on ne voit pas, mais que l’on ressent.
Que nul ne s’y trompe, je n’écris pas pour orner. J’écris parce que la parole est feu, parce que le verbe est chair, parce que la vie est un combat, et que tout combat véritable commence dans l’incertitude.
Oui, dans l’incertitude, ce mot si fragile, si effrayant, si fécond, que tant cherchent à fuir alors qu’il est la matrice même de l’amour, de la foi, de toute vie offerte. C’est de là, et de là seul, que naît toute création. Et c’est dans ce lieu tremblant, ce lieu brûlant, que l’homme devient vivant.
En kendo, on ne frappe pas par certitude. On s’élance dans l’inconnu. Le geiko est un rite, une alliance, un univers à deux qui ne repose sur aucune garantie, mais sur la seule confiance dans le possible. On s’approche, lentement, respectueusement. On s’approche sans savoir. Et c’est cela qui rend l’assaut vrai, qui fait jaillir la coupe. Car la certitude fige, la certitude paralyse, la certitude tue.
Et le jeu de rôle, que fait-il ? Il danse dans l’invisible. La Maîtresse du Verbe ne livre pas des faits, elle entrouvre les portes. Elle fait trembler les murs du réel pour que les joueureuses osent y passer. Là encore, on crée dans l’incertain. Là encore, tout ce qui advient ne vient que parce qu’on a accepté de ne pas savoir.
Et dans la danse contemporaine, ces corps en déséquilibre qui m’entraînent, qui me bousculent, qui m’interrogent — ils me conduisent à cet instant où je ne sais plus, où je ne suis plus certain de rien, et donc où je suis pleinement, entièrement, vivant.
Et la foi ? La foi ! Elle est la plus grande incertitude et le plus grand saut. Elle est l’amour sans garantie, elle est la confiance sans preuve. Elle est cet espace où l’on se tient, comme sur un seul pied, pauvre, vulnérable, mais tendu vers l’Autre. Elle est lia frœure, cette sœur, ce frère, qui nous fait face et qui nous révèle. Elle est ce geiko mystique avec le Verbe, ce combat sans violence, cette offrande partagée dans l’épreuve du vide.
Shammaï voulait la doctrine, la formule, la clôture. Mais Hillel, lui, savait : Aime ton prochain comme toi-même. Voilà la seule certitude que Dieu nous ait donnée. Et quelle est-elle, sinon cette incertitude de l’autre, ce mystère de celui qui me fait face ?
Aimer son prochain, ce n’est pas adhérer à une règle. C’est s’ouvrir à ce qu’on ne comprend pas. C’est marcher vers lui sans savoir comment il répondra. C’est créer avec lui ce monde fragile, ce monde à deux, où le Verbe s’est fait frœure.
Le Carême n’est pas une retraite. C’est un appel. Un appel à l’incertitude, au risque, au don. Nous prions pour donner, nous jeûnons pour aimer. Nous créons, dans le tremblement de l’inconnu, un monde qui tient debout non par sa force, mais par la grâce.
Haïku
Coupe dans le silence,
l’ombre avance sans savoir —
Dieu attend déjà.
Tanka
Un pas vers l’inconnu,
le sabre ne frappe pas
mais ouvre le cœur.
L’incertitude éclaire
l’amour qui ose s’offrir.
Sonnet bancal
N’avance pas certain, ô cœur pauvre et troublé,
N’avance pas armé d’un savoir solitaire.
C’est dans l’ombre, toujours, que descend la lumière,
Et l’amour naît d’un pas que rien n’a rassuré.
Vois l’autre, ton prochain, vois-le désenveloppé
De toutes ses raisons, nu, tremblant sur la terre.
Aime sans posséder, donne sans commentaire,
Et ton âme, soudain, sera transfigurée.
Le Christ ne vint jamais pour juger ni soumettre,
Il vint comme un enfant qu’on hésite à connaître,
Et qui tend, dans la nuit, un regard sans retour.
La foi n’est pas un mur, c’est une passerelle.
C’est le lieu incertain d’une attente fidèle,
C’est le risque brûlant de l’éternel amour.