Rêverie sur le Signe de Croix

Le Signe de Croix n’est pas un simple geste, il est un sillon tracé dans l’air, un labour invisible sur le corps, un mouvement qui ouvre. Il est souffle et enracine, il est ciel et chair. Deux droites qui se croisent, et au centre, un mystère.

C’est l’un des gestes les plus anciens que la main humaine ait appris à faire. Une croix tracée sur le front d’un enfant, sur la porte d’une bergerie, sur la poitrine d’un mourant. Le ciel rencontre la terre et, entre les deux, il y a la personne humaine, traversé de foi, de questionnements et d’attente.

La Vierge elle-même, disent certains, nous enseigne à le faire avec lenteur, avec recueillement. Comme un trait qui ne se précipite pas, mais qui s’inscrit dans la matière de l’air et du temps. La prière commence avant les mots, elle se forge dans ce signe, large et majestueux, que nous avons déformé en habitude.

Pourquoi si vite ? Pourquoi si haut seulement ? Le Psaume chante les entrailles, il chante le ventre comme le lieu de la sagesse, de la peur et de la confiance absolue. Descendons donc plus bas, jusqu’au hara*, cet abri du souffle, ce centre d’où part la vraie force. Tête, cœur, entrailles : que le signe plonge dans la personne entière, qu’il ne se contente pas de frôler la surface.

Et si nos doigts étaient un couteau ? Alors le Signe de Croix nous ouvrirait, non pour nous détruire, mais pour nous offrir. Comme on fend un fruit pour en découvrir le cœur, comme le paysan avec son cheval entrouvre légèrement la terre pour que s’y glisse la semence. Ce n’est pas un geste qui ferme, c’est un geste qui accueille.

Devant la Croix elle-même, le signe devient miroir. Nous nous y reflétons, nous y entrons, nous acceptons d’en être un fragment. Faire le signe de croix, c’est se préparer à porter, à mourir, à ressusciter. C’est inscrire sur soi, à même la peau, cette promesse que la douleur et le bien être ne sont pas la fin, mais le passage. Un trait qui divise, et pourtant réunit. Une offrande que l’on fait, et qui nous est rendue. Un sillon léger tracé, où germe déjà la vie nouvelle.

Haïku

Un geste dans l’air,
Les saisons s’y entrecroisent,
Ciel et terre unis.

Tanka

La main lentement
Ouvre l’espace et le temps,
Traçant une croix.
Le vent s’engouffre en silence,
Souffle de l’ombre et du ciel.

Sonnet bancal et sans cale

Un trait dans l’air, un geste sans paroles,
Le signe ancien des âges révolus,
Le front, le cœur, le ventre absolu,
Les paumes ouvertes, immobiles auréoles.

Tant de prières effacées dans l’ombre,
Tant d’hommes courbés sous le vent et la croix,
Mais au matin, quand renaît notre voix,
La braise sous la cendre encore sombre.

Il n’est point geste qui enferme ou qui lie,
Il est chemin, d’un souffle et d’un sursaut,
Un sillon d’or que l’ombre illumine.

Comme une porte qu’on entrouvre et qui plie,
Offrant passage à l’éclat le plus haut,
Un feu caché sous la couronne d’épines.

* Centre du corps pour les japonais dans les arts martiaux, tous le souffle part de ce hara point juste en dessous du nombril.