Je rêve, et dans ce rêve, je sens la terre sous mes pieds, cette terre d’Auvergne, lourde et forte, qui garde la mémoire des pas et des saisons. Mais le rêve sait-il qu’il est rêve ou n’est-il que la rémanence d’un autre songe, un souvenir détourné, un reflet à la surface d’un lac immobile ?
Nous sommes dans un bus. Il roule sur une route sinueuse, bordée de frênes et de hêtres noueux. Dedans, une responsable parle de transformation, de changement, de cette mutation profonde qui fend l’ancien pour faire jaillir du neuf. Autour de moi, mes collègues. Les uns se contentent des récits attendus : carrières bien tracées, maisons sans histoire, voitures luisantes et voyages sans mémoire. D’autres osent, un peu, ouvrir les paumes : ils parlent de ce qu’ils ont su faire, de ce qu’ils ont aimé, de leurs errances et de leurs premiers désirs. Puis mon tour vient. Et je me réveille.
Mais pas tout à fait. Je glisse dans la rêverie, cette zone incertaine entre le rêve et la veille, où le monde se mêle aux souvenirs. Je songe à mon grand-père. Il était paysan, un homme qui connaissait le langage des champs et celui des bêtes. Je revois l’échec du premier remembrement, ces années 50 où les anciens refusaient d’abandonner leurs chevaux pour les machines, de sacrifier leurs vergers sur l’autel du rendement. Ils vivaient encore dans un temps où la terre était une compagne, pas un chiffre. Puis vinrent leurs fils, devenus agriculteurs, et ils demandèrent ce que leurs pères avaient refusé : agrandir les parcelles, arracher les haies, labourer profond jusqu’à en faire gémir le sol.
Mon grand-père, à sa retraite, ne s’éloigna jamais de la vieille jument qu’il avait gardée. Tous les matins, avant l’aube, il allait lui ouvrir l’écurie. Et chaque matin, quand l’odeur du café-chicorée envahissait la maison, la jument passait sa tête par la fenêtre et attendait son quignon de pain, un de lui, un de ma grand-mère. Ils se regardaient, et il lui disait : « Toi aussi, ma vieille amie, tu aurais envie d’aller gratter le dos de la terre, pour lui offrir des graines à faire grandir. Je le vois bien. »
Puis la jument mourut. Et mon grand-père mourut. Et la terre changea. Mais j’avais déjà consacré une rêverie à cela.
Alors une autre image s’est levée, une question posée au creux de mon être : et Jésus ? Lui qui, plus que tous, a montré que l’homme peut prendre le chemin de la joie, de l’amour. Lui qui ne possède rien mais aime tout, à commencer par le vent sur les pierres, la douceur d’une main, la fragile toile d’araignée dans la fente d’un vieux mur. Il aimait mon grand-père et ma grand-mère, j’en suis sûr. Il est présent, comme un don dans l’instant.
Et puis la pensée s’élance encore, vers le monde d’après la guerre, ce monde où l’industrie bourgeoise a gagné chaque recoin, éteignant peu à peu ce qui fait la vie. Production, finance, agriculture déshumanisée, guerre, peur, sécurité. Et Jésus murmure encore : « Savez-vous ce qui soigne la peur ? Ce n’est pas l’acier des machines, ni les murs de sécurité, ni les banques et leurs gardiens. C’est l’Amour. L’amour qui nous fait sujets, capables de nous élever, de nous relier, de sentir jusqu’au frisson du sol sous nos doigts. La terre aime qu’on lui gratte le dos, pas qu’on la viole sous la charrue démente des profits. »
Alors vint l’heure de me lever, et une dernière rêverie m’effleura : la fin des machines et des comptes, la fin de l’industrie et de la finance. Le retour des artisans, des ouvriers, des paysans. Les partisans d’un monde qui renoue avec le rythme des ciels et des rivières.
Haïku
Brume sur les champs,
Une jument attend l’aube,
Les pierres sont tièdes.
Tanka
Dans le vent qui monte,
Le sillon garde la trace
D’un sabot perdu.
Le vieux murmure au matin :
« La terre a soif de caresses. »
Sonnet
Au creux des monts, au flanc des terres noircies,
Où l’aube fume en torches de rosée,
Mon grand-père en silence, aux paumes usées,
Traçait des songes sur la glaise durcie.
Sa vieille jument flairait l’ombre indécise,
Dans le matin encore empli de nuit,
Elle attendait, paisible, au seuil du bruit,
Le pain brisé, l’aumône des mains promises.
Puis vint la charrue, l’acier et le désir,
Le cri des champs broyés sous le grand empire,
Les ornières vides et les arbres tranchés.
Mais sous la terre, un chant jamais ne cesse,
Un murmure ancien, un souffle en la glaise,
Qui rêve encore au temps des pas légers.