Après avoir lu ce matin un article de Anath & Nosfé, intitulé « Progrès intellectuel » , cela m’a tant obsédé, toute la matinée, en creusant les sept trous pour planter les sept rosiers et en faisant rissoler des champignons offerts, que j’ai éprouvé le besoin d’écrire une réponse. La voici :
Votre article m’a plongé dans une réflexion lancinante, comme si une ombre subtile s’étirait entre chaque mot. Qu’est-ce donc que ce « progrès intellectuel » dont vous parlez ? Vous évoquez cette idée simple, presque séduisante : qu’en lisant, en observant, en écoutant, on deviendrait, en somme, plus intelligent. La suggestion a son allure, oui, mais elle pose une question plus vaste, une question qui touche à la racine même de notre quête. Je me demande alors, de quoi parle-t-on vraiment ?
Je me suis aventuré dans la recherche de ces « métiers intellectuels » que notre époque, si avide de qualifications, érige en flambeaux : les métiers de la santé, ceux du commerce et du marketing, de l’informatique, de la télécommunication, ou encore de l’industrie technique. Mais est-ce cela, cette intelligence que l’on nous promet ? Un savoir-faire empressé, une dextérité appliquée dans des disciplines qui, il faut bien le dire, sont aussi nobles qu’utiles ? Non, je crois que ce n’est pas cela dont vous parlez, ni cela que je cherche dans ce que vous appelez « progrès intellectuel ».
J’ai soixante-deux ans, et, depuis mon enfance, la lecture n’a cessé d’être cette compagne silencieuse, cette fenêtre ouverte sur les doutes, les abîmes et les lueurs. Je lis pour sentir battre le cœur du monde, pour m’ouvrir, non pas à des réponses, mais aux questions qui viennent troubler le sommeil de la raison. Depuis les romans, les essais, les journaux, et même jusqu’aux boîtes de petits pois, chaque mot est une incitation au questionnement, une étincelle pour l’imagination.
Et là, je crois toucher du doigt ce que vous évoquez, sans doute sans le savoir. Le vrai « progrès intellectuel » n’est pas de l’ordre de la compétence ou de l’exactitude. Il est dans cette tension continue vers l’inconnu, dans ce désir de ne jamais se satisfaire du déjà-vu, dans cette curiosité infinie qui déchire les voiles de la facilité. C’est, au fond, cette soif d’une connaissance sans fin, et qui ne cherche pas à avoir raison, mais à avancer.
Je n’aime pas les auteurs de l’Oulipo et leurs cahiers des charges si serrés qu’il ne reste plus que le loisir de décortiquer l’œuvre pour en comprendre la construction. Je suis plus joueur de jeu de rôle que joueur d’échecs ; ce n’est pas le calcul de chaque pas qui m’importe, mais la liberté d’inventer et de surprendre, de créer et de déborder le cadre.
Alors, je ne sais toujours pas ce que vous entendez par progrès, mais je sais, moi, que j’y vois une ouverture vers l’infini, vers l’amour même, qui seul nous empêche de tomber dans le confort glacé de l’évidence.
Haïku
Questions sans réponses,
dans l’ombre où la raison veille,
naît l’infini bleu.
Tanka
À l’aube des mots,
le doute s’étend, infini,
au-delà des voix.
Chaque page est une étoile,
un monde qui se révèle.
Kanshi
Le progrès est un rêve flou,
non dans les faits et les rôles,
mais dans les vastes cieux du doute,
où le connu s’efface.
Des métiers naissent et trépassent,
les savoirs s’entassent, s’éteignent,
mais dans l’ombre de la question
se cache l’âme qui brûle.
Sonnet, enfin presque
À quoi sert de chercher, de tout intellectualiser ?
Ce progrès-là n’a rien des hauteurs de l’esprit,
ce n’est que des chiffres, des codes, des outils,
un emploi, une tâche que l’on se doit d’achever.
Mais lire, découvrir — oh, quel autre chemin,
à l’envers du succès, des prouesses du métier !
Soixante-deux ans et je préfère l’errance familière
des livres qui troublent et des phrases sans fin.
Ce n’est pas la raison qui m’appelle ni la gloire,
mais l’amour des doutes, les incertitudes béantes
qu’on déniche entre les lignes, dans l’ombre des mots.
Là, dans l’espace ouvert, l’esprit redevient libre,
comme une aile cherchant l’azur où se poser,
en quête de lumière, sans réponse assurée.