Libre versus libéral

Libre. Ce mot, ce foutu mot, craché comme une promesse, un drapeau déchiré qu’on brandit au vent. Yalla, comme disait sœur Emmanuelle, en avant les jeunes, allez, foutez tout en l’air ! Mais la liberté, c’est autre chose, c’est pas ce qu’ils veulent nous faire gober avec leurs discours bien rangés, leurs plans de carrière et leur morale bon marché. Libre, c’est ressentir l’amour, oui, aimer sans trembler, aimer sans demander pardon, sans les chaînes de leurs « il faut » et de leurs « tu dois ».

Libéral ? Libéral, c’est l’autre côté du miroir, c’est faire ce qui est permis, ce que la morale tolère, pour nourrir son petit ego, pour engraisser sa solitude narcissique. C’est l’illusion d’une liberté contrôlée, un mensonge avec un sourire de plastique, la façade d’un immeuble de verre où tout le monde se regarde mais personne ne se voit.

La nuit dernière, un rêve m’a traversé, comme un coup de couteau dans la chair. Je me suis retrouvé dans une ville, une putain de ville moderne, avec ses tours de verre, ses bureaux alignés comme des cellules de prison. On sortait de nos cages dorées pour aller boire un café, pour parler de rien, de la pluie et du beau temps. Mais en revenant, seul, je me perds dans les étages, les couloirs sans fin, je ne reconnais plus personne.

Soudain, le rêve saute, et je me retrouve dans un concert, une scène immense, une salle bizarre, un carré géant où la scène ne se voit que du nord ou du sud, mais pas de l’est ni de l’ouest. Moi, je suis coincé à l’est, dans les marges, près des chiottes, à observer cette foule étrange. Des hommes, des femmes, des êtres sans genre, torses nus, habillés, et même, au sud, totalement nus, à se prendre et à se donner sans retenue, sans morale à la con. Ça pue la liberté, ça suinte la révolte, la vraie, celle qui fait peur à la bourgeoisie planquée dans ses certitudes. Et moi, je reste là, à me demander : est-ce que je vois la liberté, ou est-ce que c’est encore un putain de tour de passe-passe, une perversion déguisée, un spectacle autorisé pour mieux flatter l’ego des spectateurs ?

La musique monte, je ne vois toujours pas la scène, mais les corps se mettent à bouger, à danser, seuls, par paires, en groupes, une ronde géante se forme, mêlant des danseurs pros et des âmes perdues qui retrouvent le rythme de leur corps. Je sens que ça m’aspire, que je vais être happé par ce tourbillon, alors je me lève, je m’échappe, deux jeunes femmes essaient de m’attraper par la main, mais la peur m’arrête. Je me réfugie près d’une colonne, et elles, elles sourient, elles comprennent, elles continuent sans moi. Et là, j’ai cette certitude de merde, celle d’avoir raté un rendez-vous, d’avoir refusé quelque chose de plus grand que moi.

Je quitte la salle, je marche dans les rues, une ville où le futur et les façades haussmanniennes s’entremêlent, et je n’arrive pas à retrouver mon chemin. Je cherche mon appartement comme un chien perdu cherche sa niche. Fin du rêve.

Et puis je pense à elleux, à ces jeunes qui cherchent à foutre tout en l’air, qui réinventent les mots, qui parlent de iel, de joueureuses, de copaine, de danseureuses qui veulent effacer les vieux genres pour inventer un monde où tout le monde pourrait respirer enfin. Elleux, iels savent la différence entre être libre et être libéral. Iels savent que la liberté, c’est d’accepter de tomber amoureux et de ne pas avoir peur, tandis que le libéralisme, c’est juste accepter ce qui est permis pour gonfler son ego à en crever.

Et moi, je pense à ces films de Villeneuve, ses Dune que j’ai aimés, avec ce regret de ne pas voir cette foutue orgie d’épice, là où Dame Jessica transforme la mort en vie. C’était là, dans le livre, l’explication de tout, la liberté dans le chaos, le bordel sublime des Siaynoq et des truitesses, des moments où les corps se mélangent et où l’âme enfin se trouve.

Je pense aussi à ce fou de Jésus, lui qui dit à la femme adultère : « Va, et ne pèche plus. » Mais ce qu’il veut vraiment dire, je l’entends bien, c’est : « Allez, ma sœur, tu es libre de tes chaînes, va, et ne recommence pas les conneries qui t’ont détruite. Aime. Vis. Grandis. » Parce que lui, Jésus, il juge pas. Il sait la douleur, il sait le poids du monde sur les épaules des paumés.

Le libéralisme, c’est le contraire de la liberté, comme l’innovation est le contraire de la création, de l’invention, de la découverte. C’est un piège, une illusion qu’on nous vend avec un sourire de vendeur de tapis.

Et là, je pense à sœur Emmanuelle, à son cri : Yalla, en avant les jeunes ! Parce qu’au fond, elle avait compris, elle aussi, que la liberté, c’est de marcher ensemble vers l’inconnu, de foutre en l’air les vieilles structures pour construire autre chose.

Haïku

Liberté s’élève,
Dans la ronde des corps nus,
Peur aux coins des rues.

Tanka

La ronde s’élance,
Dans la nuit des mots nouveaux,
Main tendue, refus.
Au bord des rêves perdus,
Je cherche l’ombre de l’aube.

Kanshi

La ville de verre m’engloutit,
Perdu dans les couloirs de l’ordre,
Les jeunes dansent, dénouant les genres,
Un feu brûle sous leurs gestes nus.

Ombres et lumières se croisent,
Je refuse la main offerte,
Fuyant la ronde, peur au ventre,
Mais je sais ce que j’ai manqué.
Sous la surface de la liberté,
Le désir de renaître,
De cracher au visage du monde,
Et de bâtir un chant nouveau.

Sonnet

La ville étale ses vitrines de verre,
Des ombres y dansent, libres, dénudées,
Les corps se frôlent, s’élancent, enlacés,
Dans ce bal des âmes, un souffle amer.

Ils ont lâché les masques et les armures,
Ils osent des mots que nous n’osions pas,
Ils inventent le monde, pas à pas,
Au-delà des genres, brisant les murs.

La ronde m’appelle, mais moi, je recule,
Les deux mains tendues que je refuse encore,
Dans ma fuite je cherche les rues d’avant.

Je les envie, ces jeunes qui bousculent,
Les certitudes mortes, les vieux décors,
Pour rêver de cieux où renaît le vent.