François (monologue intérieur, puis s’adressant à Jean)
Mon ami Jean,
Je ne peux m’empêcher de penser à lui, à cet homme qui, chaque jeudi soir, après avoir pratiqué le Kendo, nous entraînait avec tant de ferveur vers ces restaurants, où il nous faisait découvrir les mystères et les saveurs délicates des cuisines chinoise et japonaise. C’était un rituel presque sacré, un partage à la fois simple et profond. Il n’était pas qu’un maître des katas, mais aussi un passeur de plaisirs terrestres. Un homme si singulier, n’est-ce pas ? Un homme à la fois martial et épicurien. Comme si dans chaque geste du shinaï, il retrouvait cette même précision, cette même attention dans la découverte des plats, comme s’il faisait résonner en nous un autre rythme, celui de l’amitié.
Mais aujourd’hui, Jean, c’est la douleur de son absence qui nous saisit. Il s’en est allé… Et, au-delà de la tristesse, je sens en moi une étrange paix. Car cet au-delà auquel nous croyons, ne l’attend-il pas, mon frère ? La mort, chez toi et chez moi, n’est pas une fin. Elle est ce passage, et je me surprends à lui souhaiter bon vent, avec tendresse. N’est-ce pas un bon vent, en effet, qui souffle maintenant dans la voile de son âme ?
Jean (après un court silence)
Mon frère François,
Je l’entends encore, ce rire qu’il avait, quand, assis autour de la table, nous parlions de tout et de rien après le Kendo, de cette vie qui nous tenait tant à cœur, et de ces plats qu’il choisissait avec une telle passion. Tu te souviens, François ? Ce plaisir d’explorer ensemble ces saveurs nouvelles. Il nous ouvrait à l’inconnu, à l’Orient, à cette richesse intérieure qui ressemblait tant à la beauté sauvage de nos montagnes.
Et maintenant, c’est vrai, il est parti, cet ami que nous aimions tant. Mais comment ne pas sourire malgré les larmes qui montent ? Comment ne pas imaginer son esprit libre, traversant les vents du grand voyage, avec cette sérénité qui le caractérisait si bien ? La mort ne me fait plus peur quand je pense à lui. Il a su vivre pleinement, chaque instant. Le shinaï en main, la soupe fumante devant lui, l’âme toujours prête à accueillir l’instant présent. Il était comme un arbre enraciné dans le sol, mais les branches tendues vers le ciel.
François (réfléchissant à la question des amis perdus)
C’est vrai, Jean, et chaque départ d’un ami nous rappelle notre propre finitude, ce chemin que nous parcourons ensemble, jusqu’à ce que l’un après l’autre nous quittions le cortège. Mais ceux qui nous devancent… ils restent avec nous, tu ne trouves pas ? Comme une part de nous-mêmes qui s’est déjà envolée avec eux. Nous restons à les pleurer, mais nous savons, au fond, qu’ils n’ont fait que passer de l’autre côté, où nous les retrouverons, d’une manière ou d’une autre. Et pourtant, leur absence pèse. L’espace qu’ils laissent devient si grand… Leurs voix nous manquent, leurs rires aussi.
Jean (dans une grande simplicité)
François, tu parles avec une telle justesse. Oui, ces absents vivent en nous. Ils nous apprennent à regarder au-delà du visible, à ressentir la vie qui continue sous une forme nouvelle. Chaque ami qui nous quitte nous appelle à cette introspection. Et au fond, c’est peut-être là leur plus beau cadeau. Ils nous apprennent la patience de l’attente, la certitude du rendez-vous. Cet ami, celui qui partageait avec nous l’art du Kendo et des repas, il est là, tout près. Et si, aujourd’hui, c’est nous qui pleurons, demain, ce seront peut-être eux, les disparus, qui se réjouiront de nous retrouver.
François
Oui, Jean, tu as raison. La vie est pleine de ces adieux, mais aussi de ces retrouvailles. Et je sens, en cette absence, un souffle de vie encore plus fort, plus doux. Nous avons été bénis de le connaître. Puissions-nous porter son souvenir avec autant de tendresse qu’il a su partager la sienne.
(Le silence retombe, paisible, entre les deux amis. Le poids de l’absence devient presque une lumière, celle de la vie continuée, de l’amitié éternelle.)
Haïku
L’ombre d’un ami,
Souffle doux dans le silence,
Le vent du départ.
Tanka
Les repas partagés,
Les rires sous les étoiles,
Un soir, tout s’efface.
Mais l’âme court sous le vent,
Vers l’aube où nous serons tous.
Kanshi
Sous les cloches d’argent du matin,
Un ami s’en va, flottant sur l’onde.
Le shinai laissé, les plats désertés,
Son rire s’estompe dans le vent.
Nous le pleurons, mais les larmes sèchent.
Son esprit danse avec la lumière,
Guidé par la main invisible des anciens.
Nous restons ici, les cœurs pleins,
Et lui déjà rejoint les cieux.
Presque sonnet
Quand vient le soir, et que s’éteint la flamme,
Nous reste en nous le souffle d’une voix,
Celle d’un frère qui, par-delà les toits,
S’élance enfin, quittant notre lame.
Autour des plats, les rires et le drame
De ces partages qu’il menait sans émoi.
À chaque jeudi, comme une douce loi,
Son cœur guidait nos pas, quel âme.
Mais à présent, c’est vers d’autres festins
Que son esprit s’envole, loin des mains
Qui le saluaient au bord du chemin.
Nous pleurons, oui, mais c’est d’une lumière
Que se baigne sa route éphémère,
Nous le rejoindrons, un jour, dans l’éther.
