1943
Cela fait deux ans. Deux ans que mon grand-père, par la force des choses, a entraîné la famille dans ce tourbillon de la Résistance. Mon père, il a vingt-deux ans. Si jeune, déjà usé par ce qui se passe, par ce qui arrive. Il va les chercher, là-bas, dans le Nord. Il les cache dans une pièce secrète, quelque part dans la ferme. Ils sont là, terrés dans cette ombre, dans ce silence qui engloutit tout.
Et puis il y a elle. Elle, gitane, vagabonde. Elle enseigne le français, mais rien d’autre n’importe vraiment. Elle a quarante-deux ans. Et lui, il n’a que vingt-deux ans. Il ne sait rien encore, tout est devant lui, immense, insurmontable. Il ne check pas, on ne fait pas ça en ce temps-là. Non, on se salue, on se tend la main. Et leurs mains se touchent, leurs regards se croisent. Un instant suspendu. Iels se vouvoient. Toujours, ce vouvoiement qui met une distance mais qui, en même temps, cache autre chose. Un désir, peut-être. Une promesse.
Iels se sont connues dans la paille. La nuit était là, pesante. Tout ce qui se passait autour n’avait plus d’importance. Il y avait juste eux, dans cette grange, dans cet instant, et le reste, la guerre, la vie, s’effaçait, comme si tout pouvait attendre. Au matin, elle part. Elle part vers le Midi, vers la Méditerranée. Et lui, il reste. Avec ce mystère qu’elle a laissé derrière elle.
1976
Les années ont passé, tellement vite. Mon père, il a cinquante-cinq ans maintenant. Il est toujours ce mystère, cette énigme qu’on ne comprend jamais vraiment. Et puis il y a cette histoire de français, d’orthographe. Mon français, à moi, qui se défait, qui s’égare. Alors il demande. Il demande à ma professeure, une femme brune, aux cheveux coupés courts. Elle est juive, elle a trente-cinq ans. C’est toujours la même scène. Pas de check, non. On se serre la main. Toujours. Et cette main qu’elle lui tend, il la prend. Encore une fois, leurs regards se croisent, se cherchent, peut-être se trouvent. Iels se vouvoient. Parce qu’il faut bien ça, cette distance, ce respect, ce voile qu’on ne soulève pas.
Iels se sont connues en automne. Cette saison qui emporte tout, qui fait tomber les feuilles comme on fait tomber les années. L’année suivante, elle part. Elle part à l’étranger, ailleurs, loin. Loin d’ici, loin de ce mystère qui reste encore une fois irrésolu, comme suspendu dans le temps.
Mon père, ce mystère. Toujours.
Haïku
Entre leurs mains jointes,
le mystère des regards,
s’enfuit à l’aube.
Tanka
Deux âmes perdues,
L’une gitane, l’autre brune juive,
Dans la nuit d’automne,
Leurs mains se répondent en silence,
Puis les jours d’hiver les séparent.
Kanshi
Sous l’ombre des ans, deux époques se répondent,
Des mains qui se tendent, des regards qui s’enchaînent.
Gitane au crépuscule, juive au matin d’automne,
L’amour se tait, s’éloigne, emporté par le vent.
Père, tu étais là, dans ce silence immense,
Mystère qui ne cesse, qui en moi se répand.
Sonnet ou presque
En quarante-trois, dans l’ombre d’une grange,
Une gitane errante et mon père enfanté,
Se croisent sans un mot, un regard échangé,
Leurs mains se disent tout, avant que tout ne change.
Et puis vint soixante-seize, automne se balance,
Une femme brune, la mémoire d’un autre temps,
Mon père et elle, liés par un instant,
Le vouvoiement léger cache la résonance.
Deux vies, deux saisons, comme un écho perdu,
Le mystère persiste, invisible et diffus,
Il erre dans les gestes, se dissimule au cœur.
Mon père, toi, ce silence que je ne puis saisir,
Ce voile qui recouvre un ancien souvenir,
Tu restes l’inconnu, à la lisière de mes heures.