Des Dés et des Âmes

Chroniques d’une Quête Imaginée et Spirituelle

C’était en janvier 1984 que je fis mes premiers pas dans l’univers du jeu de rôle, un monde qui, à l’époque, m’était aussi mystérieux que le serait bien plus tard mon retour à la foi catholique. Ce fut une découverte marquée d’émerveillement, cette sensation de plénitude qui accompagne ceux qui se sentent enfin à leur place après des années d’errance. Comme tant d’autres qui cherchent un sens dans leur vie, j’étais en quête d’un chemin. Ce chemin, je le trouvai d’abord à travers des mondes imaginaires, peuplés de personnages, de quêtes, et de dés lancés avec la foi d’un priant cherchant une réponse divine.

L’aventure commença avec une simple boîte rouge, celle de Donjons et Dragons, et une première partie qui posait les fondations d’une longue campagne, celle de « Les Trois Orchidées », écrite en 1984. À cette époque, mes premiers joueurs étaient Phil, qui incarnait Mac Clure, Marc (REPMF) avec son elfe, Maître d’Ocre, et Jeanne-Paul qui jouait Fordaine. Rapidement, une autre équipe se formait avec Lise dans le rôle de Dédhés, Christine jouant Claire des Marteaux, et bientôt s’ajoutaient Claude, Philippe et parfois Olivier.

Les parties s’enchaînaient, mais déjà le temps faisait son œuvre, changeant les règles et les horizons comme il le fait dans toute vie humaine. Après quelques années d’expérimentation, vint le système du dK, et je décidais de migrer vers ce système, à l’image des grands bouleversements que l’on vit dans la foi lorsque de nouveaux paradigmes émergent. Avec ce système, j’écrivis une série de campagnes qui allaient structurer tout l’univers d’Ultereith, cette planète fictive du double système solaire d’Adoubai dans la galaxie d’Andromède.

L’une des premières campagnes fut « Pour Quelques Knotz« , sombre et aride, où les personnages jouaient des agents de la non-morte dans une contrée d’Ultereith, dévoués à des causes mauvaises. Ce fut une période d’expérimentations, de parties épistolaires, de narrations partagées. Un peu plus tard, je m’aventurais dans l’écriture de « Retour de Pendule« , qui se déroulait dans un futur lointain, où la planète Ultereith, après avoir conquis les autres planètes du système, tentait de dominer la galaxie. Là encore, ce monde imaginaire se faisait l’écho de mes propres questionnements existentiels, de mes doutes et de mes espoirs.

Dans les années 90, alors que je poursuivais mes études d’ingénieur à Lille avec Marc (REPMF) et que nous formions un groupe de jeu de rôle qui allait rester gravé dans ma mémoire, se joignirent à nous Gilles (REPMF) avec son mage Gurdwyn, Alain (REPMF) et son tragique barbare Odric, et Éric, incarnant le voleur Firfune. Ensemble, nous explorâmes des contrées lointaines, traçant des chemins entre l’imaginaire et le réel, entre la lumière et les ténèbres.

Ces campagnes devinrent de véritables odyssées, comme « Les Mangeurs de Pierres », où, dans une période de glaciation de 1500 ans, nos personnages se battaient pour sauvegarder les bribes de civilisation. Nous jouions, encore et encore, jusqu’à ce que certains d’entre eux, des frères de route, nous quittent. Marc, Gilles, Alain, des amis chers, des âmes perdues trop tôt, mais dont la mémoire restait gravée dans ces aventures que nous avions partagées. Repose en paix, mon frère – une prière silencieuse pour ces camarades de jeu, pour ces êtres qui, à travers nos mondes imaginaires, avaient aussi laissé leur marque dans ma vie.

Au fil des années, mes enfants se mirent eux aussi à jouer, et je créai pour eux « Marmo« , un jeu de rôle plus léger mais tout aussi empreint de ce désir de transmettre des récits, des valeurs, des rêves. Nous jouions ensemble, comme une famille priant ensemble, unissant leurs voix dans l’église de l’imaginaire.

Plus tard, dans les années 2000, j’écrivis « Le Noir Chemin« , une campagne qui plongeait dans l’antiquité de ce monde d’Ultereith, avant le grand bouleversement qui marquerait la fin des anciennes civilisations. Et puis, en 2016, vint « Vers le Bruit« , une exploration galactique où l’humanité, après avoir conquis la Voie Lactée, devait affronter une nouvelle maladie cosmique, symbole des épreuves et des obstacles qui jalonnent toute vie humaine.

Ces campagnes, ces mondes que j’avais créés et traversés avec mes joueurs, qu’on appelle maintenant joueuses pour de bonne raisons, étaient à l’image de ma propre quête spirituelle. Il y eut des victoires, des pertes, des moments de doute et de lumière. Et puis, en 2018, comme un retour à l’essentiel, je retrouvai le chemin de la foi catholique, celle qui me ramena à une lumière que je croyais perdue. Cette lumière, je la vis dans chaque dés lancé, dans chaque histoire racontée. C’était l’Agapè, cet amour infini, qui se manifestait à travers les récits que nous tissions ensemble.

Aujourd’hui encore, je continue d’écrire, de jouer, et de créer. Avec mes enfants, devenus adultes, ou avec de nouveaux amis, je poursuis cette aventure, cette quête de sens, à travers le jeu de rôle. Et tandis que le temps passe, que les dés roulent, je me souviens de ces années passées avec Marc, Gilles, Alain, et toustes les autres. Des frères et sœurs de jeu, des sœurs et frères de vie, qui m’ont accompagné sur ce long chemin, de 1984 à 2024, et au-delà.

Ainsi s’écrit cette vie entre l’imaginaire et le spirituel, où chaque partie jouée était comme une prière silencieuse, une quête de sens, un appel vers cette lumière qui, depuis toujours, éclaire mes pas.

Haïku

Dés jetés au vent,
Nos âmes en quête d’histoires,
Frères disparus.

Tanka

Dans la nuit des jeux,
Nos dés sculptent des destins,
Frères disparus,
Vos noms résonnent encore,
Dans chaque monde rêvé.

Kanshi

Sous l’éclat des dés d’acier, des vies et des mondes tissés,
Les âmes errantes trouvent refuge, dans l’imaginaire forgé.
Noms gravés sur la pierre, frères perdus, silence profond,
Leurs rires anciens résonnent, dans les univers sans fond.

L’écho des histoires, des héros oubliés,
Dans la brume des campagnes, ils se lèvent sans fin.
Frères en paix, leur mémoire vive éclaire,
Chaque récit, chaque quête, chaque destin.

Presque sonnet

Sous le poids des années, des rêves en cascade,
Nos dés forgent des mondes où tout est éternel.
Marc, Gilles, Alain, vos ombres, douces et fêlées,
S’éveillent dans l’écho des campagnes rebelles.

Le noir chemin nous guide au-delà des étoiles,
Vers les trois orchidées et leurs destins croisés.
Les récits tissés brillent comme des voiles,
Sur des mondes créés, d’amitié embrasés.

Vos noms résonnent encore au creux de l’oubli,
Frères disparus, reposez en paix sous le vent.
Dans chaque aventure, c’est votre feu qui luit.

Le jeu de rôle continue, toujours palpitant,
Tissant la trame fragile de nos passions,
Au-delà du réel, dans l’imagination.

Une réflexion sur “Des Dés et des Âmes”

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