Voir, aimer, agacer : fragments lucidité inconfortable

Texte né, ce matin, suite à de nombreuses conversations sur les réseaux sociaux.

Je peux aimer des personnes qui m’agacent. L’agacement, cette émotion discrète, bien en amont de la colère. Et l’amour, ce sentiment vaste, qui souvent nous échappe et pourtant persiste. C’est une tension que nous connaissons tous : celle de la contradiction intérieure.

Prenons Bégaudeau, par exemple. Il m’agace pas mal. Et pourtant, il a souvent raison. Eh oui, la bourgeoisie le déteste déjà. Moi, je grimace, mais je dois bien admettre qu’il touche souvent juste.

Il a une manière de parler, de se tenir, qui donne l’impression qu’il nous surplombe. Peut-être est-ce simplement ma perception. Mais cette impression, elle compte. Elle façonne notre rapport à l’autre, à ses idées, à sa présence.

J’ai entendu avec mon épouse à la Cité de la Musique, en avril dernier, un souvenir musical inoubliable Anouar Brahem. J’en parle un peu ici, parce que ce moment-là, malgré l’agacement d’un tiers fâcheux facho, reste gravé.

Et puis il y a les mots. Ceux qu’on utilise mal, ou qu’on vide de leur sens. On parle souvent de “deux poids, deux mesures”. Mais cette expression me semble aujourd’hui bien trop faible. Nous ne sommes plus dans l’injustice involontaire, mais dans une volonté délibérée de détourner le regard. Ce n’est plus une question de ne pas voir la poutre dans son propre œil, mais de choisir sciemment de l’ignorer, pour mieux accabler la paille dans l’œil de l’autre.

La poutre, c’est la destruction de dizaines d’hôpitaux à Gaza. La paille, c’est un missile qui frappe un hôpital israélien sans même le détruire. L’indignation sélective n’est plus une erreur : c’est une stratégie.

Et puis il y a ce mot : radicalisation. On l’emploie à tort. Les réactionnaires ne se radicalisent pas. Iels ne cherchent pas à retrouver la racine d’une pensée pour réparer ce qui a déraillé. Non, iels s’extrémisent. Ce n’est pas un retour aux sources, c’est une fuite vers la fermeture complète, la mort.

Alors que faire ? Peut-être simplement continuer à voir. Voir même ce qui dérange. Voir la poutre, voir la paille aussi, voir l’agacement, voir l’amour. Et ne pas cesser de penser, même quand c’est inconfortable.

Haïku

J’aime même agacé,
la poutre cache la paille —
silence choisi.

Tanka

Il m’agace, oui,
mais souvent il dit le vrai —
l’amour est ainsi,
un fil tendu entre deux
vérités qui se repoussent.

Sonnet un peu libre

Je peux aimer ceux qui m’agacent,
ceux dont la voix me heurte,
mais dont les mots, parfois,
éclairent ce que je ne voulais pas voir.

L’agacement est une alerte douce,
un frisson avant la colère,
un miroir qui tremble.

Et l’amour, lui,
ne demande pas toujours notre avis.
Il s’installe, même dans le désordre.

Je regarde la poutre,
je vois la paille,
et je choisis de ne pas détourner les yeux.
Car penser, c’est parfois aimer malgré tout.

Une réflexion sur “Voir, aimer, agacer : fragments lucidité inconfortable

  1. « L’indignation sélective n’est plus une erreur : c’est une stratégie »: tout est dit dans cette petite phrase. ❤️❤️❤️

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