Je suis assis sur ma chaise en paille bancale.
Comme toujours.
Face à mon bureau de bois nu, le front appuyé sur mes mains croisées.
Et devant moi, la photographie.
Une image, transmise par les fils, les ondes, les nerfs en fibre optique du siècle.
Une image, prise là-bas au Père-Lachaise.
Un nom qui chante la mort et qui abrite la mémoire.
Un nom qu’on prononce comme on dit une prière.
Et l’image, venue d’un compte au nom bien nommé : PereLachaise_forever.
Car oui, la mémoire est éternelle, hors du temps.
Mais ce que je vois, ce n’est pas seulement une photo.
Je vois.
Je vois une croix usée, une croix pauvre, une croix oubliée.
Je vois un Christ aux bras écartés, aux paupières mi-closes, à la bouche entrouverte.
Et ce visage, ce visage étrange, ce visage si doux, si humain, presque… presque heureux.
Il ne pleure pas.
Il ne crie pas.
Il ne tonne pas.
Il sourit.
Oui, ce sourire.
Un sourire qui fend le marbre, qui fend la pierre, qui fend mon cœur.
Un sourire plus fort que les bombes.
Un sourire plus fort que le désespoir.
Et moi je suis là.
Assis.
Silencieux.
Témoin.
Et dehors, le monde rugit.
Dehors, les fascismes reprennent visage, reprennent langue, reprennent sol.
Trump rugit. Macron calcule. Poutine écrase. Netanyahu efface.
Les peuples s’asphyxient.
Les enfants meurent.
La planète gémit.
Et moi je suis là, je regarde une image.
Et je me tais.
Mais je sais aussi.
Je sais deux femmes.
Rima. Greta.
Comme autrefois Marie-Madeleine et Marie la mère.
Debout.
Inébranlables.
Elles sont là, au pied de la croix du monde.
Et elles tiennent.
Et elles se taisent à grand bruit.
Et elles aiment au delà du temps.
Et ce sourire du Christ, ce sourire de l’homme cloué, ce sourire du Dieu crucifié,
c’est le sourire qu’il leur adresse.
Et moi je pleure.
Et moi je prie.
Et moi j’espère encore.
Haïku
Sur la croix d’oubli
le sourire fend la pierre —
les femmes veillent.
Tanka
Il sourit encore
au cœur même de la mort,
Jésus de poussière.
Et deux femmes dans le vent
ramassent nos épaves.
Sonnet qui tangue
Assis, je vois, et je ne peux qu’écrire.
Ce Christ figé, ce sourire érodé,
Ce bois d’oubli, ce corps presque ridé
Qui me regarde et m’apprend à mourir.
Le monde flambe et s’empêtre en son ire,
Les puissants hurlent, les faibles sont chassés,
Mais dans la mousse et les clous effacés
Une paix douce se met à fleurir.
Car deux femmes sont là, et lui répondent.
Elles ne fuient pas. Leur silence féconde
La joie secrète au fond du tombeau noir.
Et ce sourire qui s’élève du marbre
Fait reculer le néant. Fait choir
Les rois, les croix, les sabres et les arbres.

😌