Bergers loin dans le temps dans l’espace

(c) 19ème siècle Félix Arnaudin les bergers des landes

Sur cette photographie d’un autre temps — grain argentique sur lande grise —, cinq hommes, immobiles et dressés, surplombent le monde. Ils sont là, perchés sur leurs échasses, vêtus de lourds manteaux de laine, l’œil calme sous le ciel immense. Ils ne posent pas. Ils ne jouent pas un rôle. Ils sont.

Ils sont les bergers de la grande lande, tels que les a saisis Félix Arnaudin, ce veilleur de mémoire, ce poète de la lumière, ce pèlerin d’un peuple sans papier. Son œil n’est pas celui du touriste ni celui du naturaliste. C’est celui d’un frère. Il sait. Il comprend. Et il grave.

Ces gens là ne sont pas des saltimbanques du vent. Ils ne montent pas sur ces longues jambes de bois pour faire rire ou étonner. Ils se hissent parce que le sol ne veut plus d’eux, parce que la terre est eau, parce que marcher y est trahison et patience mêlées. Alors ils s’élèvent, comme les grues au-dessus du marais, veilleurs de moutons et d’invisible.

Ils ressemblent à des hérons, ces hommes. Immobiles et hauts. Le chien, là, au pied du plus central, est l’unique animal à terre. Il regarde, comme s’il sentait que le monde se modifie. Eux, ils regardent aussi, mais droit devant. Ce n’est pas du théâtre. C’est du destin.

Je pense à mon Auvergne. À la petite Limagne, au sud d’Issoire, à ces vieux paysans de mon enfance qui ne montaient pas sur des échasses, mais portaient la terre à bout de bras, qui courbaient l’échine au lieu de l’allonger. La solitude était la même. Le silence aussi. Avant l’arrivée de l’agriculteur industriel. Mais ici, dans les Landes, ce silence a une hauteur. Il parle depuis là-haut.

Et le vent. Ce vent qui ne cesse jamais, qui tord les ajoncs et lave les visages. C’est lui le vrai maître, le sculpteur. Les bergers y sont soumis, et pourtant ils s’en moquent. Ils ont le calme de ceux qui savent déjà qu’ils vont disparaître, mais qui regardent le monde une dernière fois, debout.

Arnaudin les a saisis avant qu’ils ne descendent. Il les a fixés non pour les garder, mais pour les honorer. Pour qu’un jour, un autre – toi, moi – regarde cette photo et comprenne que le progrès n’est pas toujours un surcroît de lumière, qu’il y a des noblesse effacées, et que certains gestes, comme marcher haut sur un sol bas, méritent d’être pleurés.

Haïku

L’homme sur échasse
surveille les vents perdus —
brume sur la lande.

Tanka

Debout sur le bois,
le berger fend l’horizon.
Les moutons s’égarent.
Son ombre flotte longtemps
dans la mémoire des joncs.

Sonnet d’échassier

Dans la lande où le vent sculpte les visages,
Un homme s’élève sur des jambes de bois.
Ses bêtes en silence broutent entre les âges,
Et lui, droit, les regarde sans bruit ni effroi.

Il est le chant discret d’un monde qui s’efface,
Une prière haute adressée au marais,
Un arbre à peine humain que la terre déplace,
Un veilleur que la pluie contourne à jamais.

Mais sous la forêt neuve, où l’on a semé
Des pins droits et muets, son pas s’est noyé.
Le progrès a tranché l’échasse et le silence.

Reste la photographie : un cri figé,
Un homme au-dessus de sa propre absence,
Un souffle ancien que l’argent n’a pas tué.

Une réflexion sur “Bergers loin dans le temps dans l’espace

  1. Et maintenant le feu dévaste ces forêts artificielles ; la nature réagit par une leçon violente trop encore incomprise. Les bergers nous nourrissaient. Les propriétaires forestiers nous ont asséché.

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